Dans un trou vivait un hobbit. Ce n'était pas un trou
déplaisant, sale et humide, rempli de bouts de vers et d'une
atmosphère suintante, non plus qu'un trou sec, sablonneux, sans rien pour
s'asseoir ni sur quoi manger: c'était un trou de hobbit, ce qui implique
le confort.
Il avait une porte tout à fait ronde comme un
hublot, peinte en vert, avec un bouton de cuivre jaune bien brillant, exactement
au centre. Cette porte ouvrait sur un vestibule en forme de tube, comme un
tunnel, un tunnel très confortable, sans fumée, aux murs
lambrissés, au sol dallé et garni de tapis ; il était
meublé de chaises cirées et de quantité de patères
pour les chapeaux et les manteaux. Le hobbit aimait les visites. Le tunnel
s'enfonçait assez loin, mais pas tout à fait en droite ligne, dans
le flanc de la colline - La Colline, comme tout le monde l'appelait
à des lieues alentour- et l'on y voyait maintes petites portes rondes,
d'abord sur un côté, puis sur un autre. Le Hobbit n'avait pas
d'étages à grimper: chambres, salles de bains, caves,
dépendences (celles-ci nombreuses), penderies (il avait des pièces
entières consacrées aux vêtements), cuisines, salles
à manger, tout était de plain-pied et, en fait, dans le même
couloir. Les meilleures chambres se trouvaient toutes sur la gauche (en
entrant), car elles étaient les seules à avoir des fenêtres,
des fenêtres circulaires et profondes, donnant sur le jardin et les
prairies qui descendaient au-delà jusqu'à la
rivière.
Ce hobbit était un hobbit très cossu,
et il s'appelait Baggins. Les Baggins habitaient le voisinage de La Colline
depuis des temps immémoriaux et ils étaient très
considérés, non pas seulement parce que la plupart d'entre eux
étaient riches, mais aussi parce qu'ils n'avaient jamais d'aventures et
ne faisaient rien d'inattendu. On savait ce qu'un Baggins allait dire sur
n'importe quel sujet sans avoir la peine de le lui demander. Ceci est le
récit de la façon dont un Baggins eut une aventure et se trouva
dire et faire les choses les plus inattendues. Il se peut qu'il y ait perdu le
respect de ses voisins, mais il y gagna... eh bien, vous verrez s'il y gagna
quelque chose en fin de compte.
La mère de notre hobbit...
Mais qu'est-ce que les hobbits ? Je pense que, de nos jours, une
description est nécessaire, vu la raréfaction de leur
espèce et leur crainte des Grands, comme ils nous appellent. Ce sont (ou
c'étaient) des personnages de taille menue, à peu près la
moitié de la nôtre, plus petits donc que les nains barbus. Les
hobbits sont imberbes. Il n'y a guère de magie chez eux que celle, tout
ordinaire et courante, qui leur permet de disparaître sans bruit et
rapidement quand des grands idiots comme vous et moi s'approchent lourdement, en
faisant un bruit d'éléphant qu'ils peuvent entendre d'un
kilomètre. Ils ont une légère tendance à
bedonner ; ils s'habillent de couleurs vives (surtout de vert et de jaune
); ils ne portent pas de souliers, leurs pieds ayant la plante faite d'un cuir
naturel et étant couverts du même poil brun, épais et chaud,
que celui qui garnit leur tête et qui est frisé ; ils ont de
longs doigts bruns et agiles et de bons visages, et ils rient d'un rire ample et
profond (surtout après les repas, qu'ils prennent deux fois par jour
quand ils le peuvent). Et maintenant vous en savez assez pour la poursuite de
notre récit.
Or donc, la mère de ce hobbit -
c'est-à-dire Bilbo Baggins- était la fameuse Belladone Took, l'une
des trois remarquables filles du Vieux Took, chef des hobbits qui habitaient de
l'autre côté de L'Eau, à savoir la petite rivière
coulant au pied de La Colline. On disait souvent (dans les autres familles)
qu'au temps jadis, l'un des ancêtres Took avait dû épouser
une fée. C'était absurde, bien sûr, mais il y avait tout de
même chez eux, sans nul doute, quelque chose qui n'était pas
entièrement hobbital, et de temps à autre des membres du clan Took
se prenaient à avoir des aventures. Ils disparaissaient, et la famille
n'en soufflait mot ; mais il n'en restait pas moins que les Took
n'étaient pas aussi respectables que les Baggins, bien qu'ils fussent
incontestablement plus riches.
Ce n'est pas que Belladone Took ait eu
des aventures après être devenue Mme Bungo Baggins. Bungo, le
père de Bilbo, construisit pour elle (en partie avec son argent) le plus
luxueux des trous de hobbit qui se pût voir sous La Colline, sur La
Colline ou de l'autre côté de L'Eau, et ils demeurèrent
là jusqu'à la fin de leurs jours. Mais si Bilbo, fils unique de
Belladone, ressemblait en tous points par les traits et le comportement à
une seconde édition de son solide et tranquille père, il devait
avoir pris au côté Took une certaine bizarrerie dans sa
manière d'être, quelque chose qui ne demandait qu'une occasion pour
se révéler. Cette occasion ne se présenta pas avant que
Bilbo ne fût devenu tout à fait adulte ; il avait alors
environ vingt-cinq ans ; il habitait dans le beau trou de hobbit qu'avait
construit son père et que j'ai décrit plus haut, et, il semblait
qu'il s'y fût établi immuablement.
Un matin, il y a bien
longtemps, du temps que le monde était encore calme, qu'il y avait moins
de bruit et davantage de verdure et que les hobbits étaient encore
nombreux et prospères, Bilbo Baggins se tenait debout à sa porte
après le petit déjeuner, en train de fumer une énorme et
longue pipe de bois qui descendait presque jusqu'à ses pieds laineux (et
brossés avec soin). Par quelque curieux hasard, vint à passer
Gandalf. Gandalf ! Si vous aviez entendu le quart de ce que j'ai entendu
raconter à son sujet (et ce que j'ai entendu ne représente qu'une
bien petite partie de tout ce qu'il y a à entendre), aucune histoire,
fût-ce la plus extraordinaire, ne vous étonnerait. Histoires et
aventures jaillissaient de la façon la plus remarquable partout où
il allait. Il n'était pas passé par ce chemin au pied de La
Colline depuis des éternités, en fait, pas depuis la mort de son
ami le Vieux Took, et les hobbits avaient presque oublié son aspect. Il
était parti au delà de La Colline et de l'autre côté
de L'Eau pour des affaires personnelles, à l'époque où ils
n'étaient que des petits hobbits et des petites
hobbites.
Bilbo, qui ne se doutait de rien, ne vit ce matin-
là qu'un vieillard appuyé sur un bâton. L'homme portait un
chapeau bleu, haut et pointu, une grande cape grise, une écharpe de
même couleur par-dessus laquelle sa longue barbe blanche descendait
jusqu'à la taille, et d'immenses bottes
noires.
- Bonjour ! dit Bilbo.
Et il
était sincère. Le soleil brillait et l'herbe était
très verte. Mais Gandalf le regarda de sous ses longs sourcils qui
dépassaient encore le bord de son chapeau
ombreux.
- Qu'entendez-vous par là ? dit-il. Me
souhaitez- vous le bonjour ou constatez-vous que c'est une bonne journée,
que je le veuille ou non, ou que vous vous sentez bien ce matin, ou encore que
c'est une journée où il faut être
bon ?
- Tout cela à la fois, dit Bilbo. Et c'est une
très belle matinée pour fumer une pipe dehors, par dessus le
marché. Si vous en avez une sur vous, asseyez-vous et profitez de mon
tabac ! Rien ne presse, nous avons toute la journée devant
nous !
Bilbo s'assit alors sur un banc qui se trouvait à
côté de sa porte, croisa les jambes et lança un magnifique
rond de fumée grise qui s'éleva sans se rompre et s'en alla en
flottant par-dessus La Colline.
- Très joli ! dit
Gandalf. Mais je n'ai pas le temps de faire des ronds de fumée ce matin.
Je cherche quelqu'un pour prendre part à une aventure que j'arrange et
c'est très difficile à trouver.
- Je le crois
aisément - dans ces parages- ! Nous sommes des gens simples et
tranquilles, et nous n'avons que faire d'aventures. Ce ne sont que de vilaines
choses, des sources d'ennuis et de désagréments ! Elles vous
mettent en retard pour le dîner ! Je ne vois vraiment pas le plaisir
que l'on peut y trouver, dit notre M. Baggins.
Et il passa un pouce
sous ses bretelles, tout en émettant un nouveau rond de fumée
encore plus grand que le précédent. Puis il prit son courrier du
matin et se mit à lire, prétendant ne plus prêter attention
au vieillard. Il avait décidé que celui-ci n'était pas tout
à fait de son bord, et il voulait le voir partir. Mais l'autre ne bougea
pas. Il restait appuyé sur son bâton, à regarder le hobbit
sans rien dire, jusqu'à ce que Bilbo en ressentît une certaine
gène et même quelque irritation.
- Bonjour !
dit-il enfin. Nous ne voulons pas d'aventures par ici, je vous remercie !
Vous pourriez essayer au delà de La Colline ou de l'autre
côté de L'Eau.
Il entendait par là que la
conversation était terminée.
- A combien de choses
vous sert ce mot de « bonjour », fit remarquer Gandalf. Vous
voulez maintenant dire que vous désirez être
débarrassé de moi et que le jour ne sera pas bon tant que je
n'aurai pas poursuivi mon chemin.
- Pas du tout, pas du tout,
cher monsieur ! Voyons, je ne crois pas connaître votre
nom ?
- Si, si, cher monsieur, et moi, je connais le
vôtre, monsieur Bilbo Baggins. Et vous savez le mien, quoique vous ne vous
rappeliez pas le rapport qu'il y a entre lui et moi. Je suis Gandalf, et
Gandalf, c'est moi ! Comment penser que je vivrais assez pour que le fils
de Belladone Took me salue d'un bonjour comme si je vendais des boutons de porte
en porte !
- Gandalf, Gandalf ! Dieu du Ciel !
Pas le magicien errant qui donna au Vieux Took une paire de boutons de diamant
magiques qui s'agrafaient d'eux-mêmes et ne se défaisaient que sur
ordre exprès ? Pas le personnage qui racontait dans les
réunions de si merveilleuses histoires de dragons, de géants, de
la délivrance de princesses et de la chance inespérée de
fils de veuves ? Pas l'homme qui faisait des feux d'artifice si
parfaits ! Ah, je me les rappelle, ceux-là ! Le Vieux Took les
donnait la veille de la Saint-Jean. Splendides ! Ils s'élevaient
comme de grands lis, des gueules de lion ou des cytises de feu et restaient
longtemps suspendus dans le crépuscule.
Vous pourrez
déjà remarquer que M. Baggins n'était pas aussi
prosaïque qu'il se plaisait à le croire, et aussi qu'il aimait
beaucoup les fleurs.
- Mon Dieu ! poursuivit-il. Pas le
Gandalf qui fut responsable de ce que tant de garçons et de filles bien
tranquilles aient pris le large pour de folles aventures ? Cela allait de
grimper aux arbres à rendre visite aux elfes - ou à
s'embarquer sur des navires pour d'autres rivages ! Dieu me bénisse,
la vie était tout à fait inter..., je veux dire qu'à un
moment vous avez bien perturbé les choses par ici. Je vous demande
pardon, mais je n'avais aucune idée que vous étiez toujours en
activité.
- Et où voudriez-vous que je
fusse ? dit le magicien. Enfin..., je suis tout de même content de
voir que vous vous souvenez un peu de moi. Vous semblez garder un bon souvenir
de mes feux d'artifice, en tout cas, et ce n'est pas sans espoir. De fait, en
considération de votre vieux grand-père Took et de cette pauvre
Belladone, je vous accorderai ce que vous m'avez
demandé.
- Je vous demande pardon, mais je ne vous ai
rien demandé.
- Si ! Par deux fois maintenant. Mon
pardon, je vous l'accorde. En fait, j'irai jusqu'à vous lancer dans cette
aventure. Ce sera très amusant pour moi et très bon pour
vous - sans compter Ie profit, très probablement, si vous
réussissez.
- Je regrette ! je ne veux pas
d'aventures, merci. Pas aujourd'hui. Bonjour ! Mais venez prendre le
thé - quand vous voudrez ! Pourquoi pas demain ? Venez
demain ! Au revoir !
Sur quoi, le hobbit se détourna
et se réfugia vivement derrière sa porte ronde et verte, qu'il
referma aussi vite que le permettait la politesse. Après tout, les
magiciens sont des magiciens.
« Pourquoi, diable , l'ai-je
invité à prendre le thé ? » se demanda-t-il,
tout en se rendant au garde-manger.
Il venait de prendre son petit
déjeuner, mais il pensait qu'un ou deux gâteaux et un verre de
quelque chose lui feraient du bien après sa peur.
Cependant,
Gandalf était resté debout à la porte et il rit longuement,
mais en silence. Après un moment, il s'approcha du vantail et, du fer de
son bâton, il traça un signe bizarre dans la belle peinture verte.
Puis il s'en fut à grands pas, à peu près au moment
où Bilbo achevait son second gâteau et commençait à
penser qu'il avait fort bien esquivé les aventures.
Le
lendemain, il avait complètement oublié Gandalf. Il n'avait pas
très bonne mémoire des choses, à moins de les inscrire sur
son agenda, comme ceci
Thé Gandalf mercredi. La veille, il
était trop agité pour rien faire de la sorte.
Juste
avant l'heure du thé, une retentissante sonnerie se fit entendre à
la porte, et alors il se souvint ! Il se précipita pour mettre la
bouilloire à chauffer, sortir une seconde tasse et un ou deux
gâteaux supplémentaires ; puis il courut à la
porte.
- Excusez-moi de vous avoir fait attendre !
allait-il dire, quand il vit que ce n'était nullement Gandalf, mais un
nain avec une barbe bleue passée dans une ceinture dorée et des
yeux très brillants sous son capuchon vert
foncé.
Aussitôt la porte ouverte, il entra tout comme
s'il fût attendu. Il suspendit son capuchon à la patère la
plus proche et dit avec un profond salut
- Dwalïn pour vous
servir !
- Bilbo Baggins à votre disposition !
dit le hobbit, trop surpris sur le moment pour poser des
questions.
Le silence qui suivit devenant gênant, il
ajouta :
- J'étais sur le point de prendre le
thé ; venez le partager avec moi je vous en
prie.
C'était dit d'un ton peut-être un peu raide, mais
il n'y mettait aucune mauvaise intention. Et que feriez-vous si un nain non
invité venait suspendre ses effets dans votre vestibule sans un mot
d'explication ?
Ils n'étaient pas à table depuis
bien longtemps (à peine, en fait, en étaient-ils au
troisième gâteau), quand il y eut un nouveau coup de sonnette, plus
fort encore que le premier.
- Excusez-moi ! dit le
hobbit.
Et il s'en fut répondre à la
porte.
- Ainsi vous voilà
enfin !
C'était ce qu'il s'apprêtait à dire
à Gandalf, cette fois. Mais il n'y avait pas là de Gandalf. A sa
place, se tenait sur le seuil un nain d'aspect âgé, avec une barbe
blanche et un capuchon écarlate ; et lui aussi entra d'un pas
sautillant aussitôt la porte ouverte, tout comme s'il avait
été invité.
- Je vois qu'ils ont
déjà commencé d'arriver, dit-il en apercevant au
portemanteau le capuchon vert de Dwalïn.
Il suspendit à
côté son manteau rouge et dit, la main sur le
cœur :
- Balïn, pour vous
servir !
- Merci ! répondit Bilbo,
suffoqué.
Ce n'était pas exactement ce qu'il eût
convenu de dire, mais le « ils ont commencé
d'arriver » l'avait grandement troublé. Il aimait recevoir des
visiteurs, mais il aimait aussi les connaître avant leur arrivée,
et il préférait les inviter lui-même. La pensée
affreuse lui vint que les gâteaux pourraient manquer et alors - en
tant qu'hôte, il connaissait son devoir et s'y tenait, quelque
pénible que ce fût - il lui faudrait peut-être s'en
passer.
- Venez prendre le thé ! parvint-il à
dire en respirant profondément.
- Je
préférerais un peu de bière si cela vous est égal,
mon bon monsieur, dit Balïn à la barbe blanche. Mais je veux bien du
gâteau - du gâteau à l'anis, si vous en
avez.
- Des quantités ! répondit Bilbo,
à sa propre surprise.
Il s'aperçut en même temps
qu'il courait à la cave pour emplir une chope d'une pinte puis à
la dépense pour chercher deux magnifiques gâteaux ronds à
l'anis qu'il avait fait cuire dans l'après midi comme friandise
d'après le dîner.
A son retour, Balïn et
Dwalïn bavardaient à table comme de vieux amis (de fait, ils
étaient frères). Bilbo posait avec quelque brusquerie la
bière et le gâteau devant eux, quand retentit derechef un violent
coup de sonnette, puis un autre.
« C'est Gandalf, pour
sûr, cette fois », pensa-t-il en courant, haletant dans le
couloir.
Mais non ; c'était encore deux nains, tous deux
portant des capuchons bleus, des ceintures d'argent et des barbes blondes ;
et tous deux avaient à la main un sac d'outils et une pelle.
Aussitôt la porte entrebâillée, ils entrèrent en
sautillant - Bilbo fut à peine surpris.
- Que
puis-je pour vous, mes braves nains...? demanda-t-il.
- Kili,
pour vous servir ! dit l'un.
- Fili ! ajouta l'autre,
tandis que tous deux rabattaient leur capuchon bleu et
s'inclinaient.
- A votre service et à celui de votre
famille ! répondit Bilbo, observant cette fois les
convenances.
- Je vois que Dwalïn et Balïn sont
déjà là, dit Kili. Allons rejoindre la
foule.
« La foule ! pensa M. Baggins. Je n'aime pas
trop cela. Il faut vraiment que je m'asseye une minute pour rassembler mes
esprits et boire quelque chose. »
Il n'avait encore
avalé qu'une petite gorgée - dans le coin, tandis que les
quatre nains, assis au tour de la table, parlaient de mines, d'or, de
difficultés avec les gobelins, de déprédations commises par
des dragons et de quantité d'autres choses qu'il ne comprenait pas et
qu'il ne désirai pas comprendre, car elles paraissaient beaucoup trop
aventureuses - quand,
ding-dong-a-ling-dang voilà que sa
sonnette retentit derechef, comme si quelque petit hobbit s'évertuait
à en arracher la poignée.
- Il y a quelqu'un
à la porte ! dit-il, cillant.
- Quatre, m'est avis
d'après le son, dit Fili. D'ailleurs, nous les avons vus venir au loin
derrière nous.
Le pauvre petit hobbit s'assit dans le
vestibule et mit sa tête dans ses mains, se demandant ce qui allait
arriver et s'ils allaient tous rester pour dîner. Mors, la sonnette
retentit plus fortement que jamais et il dut courir à la porte. Ils
n'étaient pas quatre finalement, mais CINQ. Un autre nain était
arrivé pendant qu'il se posait des questions dans le vestibule. A peine
avait-il tourné le bouton qu'ils étaient tous entrés et
qu'ils saluaient en disant l'un après l'autre : « Pour
vous servir. » Ils s'appelaient Dori, Nori, Ori, Oïn et
Gloïn ; presque aussitôt deux capuchons pourpres, un gris, un
brun, et un blanc se trouvèrent suspendus aux patères, et ils
allèrent retrouver les autres à la queue leu leu, leurs larges
mains enfoncées dans leurs ceintures or ou argent. Cela faisait
déjà presque une foule. Certains demandaient de la bière
blonde, d'autres de la brune, un du café, et tous des
gâteaux ; aussi, le hobbit fut-il très occupé durant un
moment.
Un grand pot de café venait d'être
installé dans l'âtre, les gâteaux à l'anis avaient
disparu et les nains s'attaquaient à une assiette de scones
beurrés, quand vint un rude pan-pan sur la belle porte verte du hobbit.
Quelqu'un cognait avec une canne !
Bilbo se précipita
dans le vestibule, très mécontent, mais en même temps
abasourdi et troublé - c'était le mercredi le plus
embarrassant de tous ceux dont il eût souvenance. Il ouvrit la porte d'un
mouvement si brusque qu'il s'écroulèrent tous l'un sur l'autre
à l'intérieur. Encore des nains, quatre de plus ! Et
derrière, il y avait Gandalf qui, appuyé sur son bâton,
était agité d'un grand rire. Il avait fait une véritable
encoche sur la belle porte ; il avait également supprimé,
soit dit en passant, la marque secrète qu'il y avait tracée la
veille au matin.
- Tout doux ! Tout doux ! dit-il. Ce
n'est pas dans votre manière, Bilbo, de faire attendre des amis sur le
paillasson, et puis d'ouvrir la porte comme un pistolet à bouchon !
Permettez-moi de vous présenter Bifur, Bofur, Bombur et
particulièrement Thorïn !
- Pour vous
servir ! dirent Bifur, Bofur et Bombur, alignés.
Ils
suspendirent alors deux capuchons jaunes et un vert ; et aussi un bleu ciel
avec un long gland d'argent. Ce dernier appartenait à Thorïn, un
nain extrêmement important, qui n'était autre, en fait, que le
grand Thorïn Oakenshield
[1] en personne,
lequel était fort mécontent de tomber à plat ventre sur le
paillasson de Bilbo avec Bifur, Bofur et Bombur sur le dos. Sans compter que
Bombur était énormément gros et lourd. En fait, Thorïn
était très hautain, et il ne fit aucune allusion au
« service » ; mais le pauvre M. Baggins exprima tant de
fois son regret que l'autre finit par grogner :
- C'est
sans importance. (Et il cessa de faire grise mine.)
- Eh bien,
nous voilà tous arrivés ! dit Gandalf, observant la
rangée des treize capuchons - parmi les meilleurs capuchons
détachables pour réunions mondaines - suspendus avec son
propre chapeau. Voilà une réunion tout à fait
joyeuse ! J'espère qu'il reste quelque chose à manger et
à boire pour les derniers venus ! Qu'est-ce que cela ? Du
thé ! Non, merci. Un peu de vin rouge pour moi s'il vous
plaît.
- Pour moi aussi, dit
Thorïn.
- Et de la confiture de framboises avec de la tarte
aux pommes, ajouta Bifur.
- Et des mince-pies avec du fromage,
dit Bofur.
- Et du pâté de porc avec de la salade,
dit Bombur.
- Et d'autres gâteaux - de la
bière blonde - et du café, si vous le voulez bien,
crièrent les autres nains par la porte.
- Mettez aussi
quelques oeufs à cuire, vous serez bien brave ! cria Gandalf, tandis
que le hobbit s'en allait en clopinant vers ses dépenses. Et n'oubliez
pas de sortir le poulet froid et les cornichons.
« On
dirait qu'il connaît aussi bien que moi le contenu de mes
garde-manger ! » pensa M. Baggins qui, positivement
démonté, commençait à se de mander si une affreuse
aventure ne venait pas de pénétrer dans sa maison.
Le
temps qu'il eût entassé toutes les bouteilles, les plats, les
couteaux, les fourchettes, les verres, les assiettes, les cuillers et tout sur
de grands plateaux, il se sentit tout transpirant, congestionné et
très contrarié.
La peste soit de ces nains !
s'écria-t-il tout haut. Que ne viennent-ils m'aider un
peu !
Et voilà que Balïn et DwaIïn
étaient à la porte de la cuisine, et Fili et Kili derrière
eux ; avant qu'il n'eût pu dire « couteau » ils
avaient fait passer les plateaux et deux petites tables dans le salon, où
ils disposèrent tout à nouveau.
Gandalf
présidait à la réunion, avec les treize nains rangés
à la ronde ; et Bilbo s'assit sur un tabouret près de la
cheminée pour grignoter un biscuit (il avait perdu tout appétit),
tout en s'efforçant de paraître trouver tout cela parfaitement
naturel et dépourvu de toute suggestion d'aventure. Les nains
mangèrent tant et plus, parlèrent tant et plus, et le temps
passait. Enfin, ils repoussèrent leurs chaises, et Bilbo se mit en devoir
de rassembler les assiettes et les verres.
- Je pense que vous
resterez tous pour dîner ? dit-il sans enthousiasme, de sa voix la
plus polie.
- Bien sûr ! dit Thorïn. Et
après. Nous n'en aurons terminé qu'assez tard, et il nous faut
d'abord de la musique. Allons-y pour
débarrasser !
Là-dessus, les douze nains -
pas Thorïn qui, vu son importance, resta à parler avec
Gandalf - sautèrent sur leurs pieds et firent de grandes piles de
tout le matériel. Ils s'en furent ainsi sans attendre des plateaux,
balançant d'une main des colonnes d'assiettes, chacune surmontée
d'une bouteille, tandis que le hobbit courait après eux, poussant presque
des vagissements de peur : « Faites attention, je vous en
supplie » et « Ne vous donnez pas la peine, je vous en prie,
je peux très bien me débrouiller tout seul ! » Mais
les nains se mirent tout simplement à chanter.
Ebréchez les verres et fêlez les assiettes !
Emoussez les
couteaux et tordez les fourchettes !
Voilà exactement ce que
déteste Bilbo Baggins -
Brisez les bouteilles et
brûlez les bouchons !
Coupez la nappe et marchez dans la
graisse !
Versez le lait sur le sol de la dépense !
Laissez les os sur le tapis de la chambre !
Eclaboussez de vin toutes
les portes !
Déversez les pots dans une bassine
bouillante,
Martelez-les d'une perche broyante ;
Et, cela fait,
s'il en reste d'entiers,
Envoyez-les rouler dans le vestibule !
Voilà ce que déteste Bilbo Baggins !
Aussi, attention !
Attention aux assiettes !
Et, bien sûr, ils ne firent aucune de
toutes ces affreuses choses ; tout fut enlevé et mis en
sûreté avec la rapidité de l'éclair, tandis que le
hobbit tournait en rond au milieu de la cuisine, s'efforçant d'observer
leurs mouvements. Puis, ils revinrent et trouvèrent Thorïn en train
de fumer sa pipe, les pieds sur la galerie du foyer. Il lançait les plus
énormes ronds de fumée et, où qu'il leur dît d'aller,
les ronds obéissaient : dans la cheminée, derrière la
pendule, sous la table ou en grands cercles autour du plafond ; mais,
où que ce fût, ils n'étaient pas assez rapides pour
échapper à Gandalf. Pouf ! il envoyait un plus petit rond de
fumée de sa courte pipe de terre juste au travers de chacun de ceux de
Thorïn. Et puis les ronds de Gandalf devenaient verts et revenaient flotter
au-des sus de la tête du magicien. Il en avait déjà un nuage
autour de lui et, dans la faible lumière, cela lui donnait une apparence
étrange de sorcier. Bilbo s'immobilisa pour regarder - il adorait
les ronds de fumée - mais il ne tarda pas à rougir de la
fierté qu'il avait montrée la veille pour ceux qu'il avait
envoyés dans le vent au-dessus de La Colline.
- Et
maintenant, de la musique ! dit Thorïn.
Kili et Fili se
précipitèrent vers, leurs sacs, d'où ils
rapportèrent des petits violons ; Dori, Nori et On sortirent des
flûtes de l'intérieur de leur veste ; Bombur apporta du
vestibule un tambour ; Bifur et Bofur sortirent aussi, pour revenir avec
des clarinettes qu'ils avaient laissées parmi les cannes. Dwalïn et
Balïn dirent:
- Excusez-moi, j'ai laissé mon
instrument dans le porche.
- Apportez donc aussi le mien !
dit Thorïn.
Ils revinrent avec des violes aussi grandes qu'eux
et avec la harpe de Thorïn, enveloppée de toile verte.
C'était une magnifique harpe et, quand Thorïn pinça les
cordes, la musique commença tout d'un coup, si soudaine et si douce que
Bilbo oublia toute autre chose et se trouva transporté dans des
régions sombres sous d'étranges lunes, bien au delà de
l'Eau et très loin de son trou de hobbit sous La
Colline.
L'obscurité entra par la petite fenêtre qui
ouvrait sur le côté de La Colline ; la lueur du feu
vacilla - on était en avril - mais ils continuaient à
jouer, tandis que l'ombre de la barbe de Gandalf oscillait sur le
mur.
L'obscurité envahit toute la pièce, le feu finit
par s'éteindre, les ombres disparurent, mais ils continuaient à
jouer. Et brusquement, l'un après l'autre, ils se mirent à chanter
tout en jouant de ces mélodies gutturales que les nains chantent dans les
profondeurs de leurs vieilles demeures ; et voici un exemple de leur chant,
si tant est que cela puisse y ressembler en l'absence de leur
musique :
Loin au delà des montagnes froides et
embrumées
Vers des cachots profonds et d'antiques cavernes
Il nous faut aller avant le lever du jour
En quête de l'or
pâle et enchanté.
Les nains de jadis jetaient de
puissants charmes
Quand les marteaux tombaient comme des cloches
sonnantes
En des lieux profonds, où dorment les choses
ténébreuses
Dans des salles caverneuses sous les
montagnes.
Pour un antique roi et un seigneur lutin,
Là, maints amas dorés et miroitants
Ils
façonnèrent et forgèrent, et la lumière ils
attrapèrent
Pour la cacher dans les gemmes sur la garde de
l'épée.
Sur des colliers d'argent ils
enfilèrent
Les étoiles en fleur ; sur des couronnes ils
accrochèrent
Le feu-dragon ; en fils torsadés ils
maillèrent
La lumière de la lune et du soleil.
Loin au delà des montagnes froides et embrumées
Vers des
cachots profonds et d'antiques cavernes
Il nous faut aller avant le
lever du jour
Pour réclamer notre or longtemps
oublié.
Des gobelets ils ciselèrent là pour
eux-mêmes
Et des harpes d'or ; où nul homme ne creuse
Longtemps ils sont restés, et maintes chansons
Furent
chantées, inentendues des hommes ou des elfes
Les pins
rugissaient sur les cimes,
Les vents gémissaient dans la
nuit.
Le feu était rouge, il s'étendait flamboyant ;
Les arbres comme des torches étincelaient de lumière.
Les cloches sonnaient dans la vallée
Et les hommes levaient des
visages pâles ;
Alors, du dragon la colère plus
féroce que le feu
Abattit leurs tours et leurs maisons
frêles.
La montagne fuma sous la lune ;
Les nains, ils
entendirent le pas pesant du destin.
Ils fuirent leur demeure pour
tomber mourants
Sous ses pieds, sous la lune.
Loin au
delà des montagnes froides et embrumées
Vers des cachots
profonds et des cavernes obscures,
Il nous faut aller avant le lever du
jour
Pour gagner sur lui nos harpes et notre or !
En les
entendant chanter, le hobbit sentit remuer en lui l'amour des belles choses
faites par le travail manuel, l'adresse et la magie, un amour féroce et
jaloux, le désir empreint au cœur des nains. Alors, quelque chose de
tookien s'éveilla en lui, et il souhaita aller voir les grandes
montagnes, entendre les pins et les cascades, explorer les cavernes et porter
une épée au lieu d'une canne. Il regarda par la fenêtre. Les
étoiles luisaient au-dessus des arbres dans le ciel noir. Il pensa aux
joyaux des nains, scintillant dans des cavernes obscures. Soudain dans la
forêt au delà de l'Eau s'éleva une flamme - sans doute
quelqu'un allumait-il un feu de bois - et il vit en imagination des dragons
pillards s'installer sur sa tranquille Colline pour la mettre toute à
feu. Il frissonna ; et, très vite, il redevint M. Baggins de
Bag-End, Sous La Colline.
Il se leva, tremblant. Il se sentait une
certaine velléité d'aller chercher la lampe et une
velléité plus certaine encore d'en faire semblant, d'aller se
cacher derrière les tonneaux de bière dans la cave et de n'en
point remonter que tous les nains n'en fussent repartis. Il s'aperçut
tout à coup que la musique et le chant avaient cessé et que tous
le regardaient avec des yeux qui brillaient dans
l'obscurité.
- Où allez-vous ? demanda
Thorïn, d'un ton qui laissait supposer qu'il devinait les deux aspects de
la pensée du hobbit.
- Si j'apportais un peu de
lumière ? dit Bilbo d'un ton d'excuse.
- Nous aimons
l'obscurité déclarèrent tous les nains d'une seule voix.
L'obscurité pour les affaires obscures ! Il y a encore bien des
heures d'ici l'aube.
- Bien sûr ! dit
Bilbo.
Et il s'assit précipitamment derrière le
garde-feu, culbutant avec fracas pelle et
tisonnier.
- Chut ! dit Gandalf. Laissez parler
Thorïn !
Et voici comment Thorïn entama son
discours :
- Gandalf, nains et monsieur Baggins ! Nous
voici tous réunis dans la maison de notre ami et compagnon-conspirateur
ce très excellent et audacieux hobbit - puisse le poil de ses pieds
ne jamais tomber ! Louange à son vin et à sa
bière !...
Il s'arrêta pour reprendre son souffle
et attendre une remarque polie de la part du hobbit, mais les compliments
n'avaient pas le moindre effet sur le pauvre Bilbo Baggins, qui agitait les
lèvres en protestation contre l'appellation
d'audacieux et, pis
encore, de
compagnon-conspirateur, encore qu'aucun son ne sortît
tant il était réduit à quia. Thorïn poursuivit
donc :
- Nous nous sommes réunis pour discuter de
nos plans, de nos voies et moyens, de la politique a suivre. Peu avant le lever
du jour nous allons partir pour notre longue expédition, une
expédition dont certains d'entre nous - il se peut même aucun
(à l'exception de notre ami et conseiller, l'ingénieux magicien
Gandalf) - ne reviendront peut-être pas. C'est un moment solennel.
Notre objet est bien connu de tous, j'imagine. Mais pour l'estimable M. Baggins
et peut-être aussi pour un ou deux des plus jeunes nains (je ne pense pas
me tromper en nommant Kili et Fili, par exemple), la situation telle qu'elle se
présente exactement en ce moment appelle peut-être une brève
explication...
C'était là le style de Thorïn, nain
important. Si on lui en avait laissé la liberté, il aurait sans
doute continué ainsi tant qu'il aurait eu du souffle, sans rien dire qui
ne fût déjà connu de tous. Mais il fut brutalement
interrompu. Le pauvre Bilbo ne put en supporter davantage. Au
ne reviendront
peut-être pas, il sentit monter en lui un cri, lequel cri ne tarda pas
à s'échapper comme le sifflet d'une locomotive sortant d'un
tunnel. Tous les nains sautèrent en l'air, renversant la table. Gandalf
fit jaillir une lumière bleue du bout de sa canne, et, dans son
éclat de feu d'artifice, on put voir le pauvre petit hobbit à
genoux sur la carpette du foyer, tremblant comme une gelée fondante. Puis
il s 'écroula tout de son long sur le sol, criant sans arrêt :
« Foudroyé, je suis foudroyé ! » Et ce
fut tout ce qu'on put tirer de lui pendant un long moment. On s'en
débarrassa donc en le portant sur le sofa du salon, où on le
laissa avec une boisson à côté de lui, et tous
retournèrent à leur sombre affaire.
- Quel
garçon émotif, dit Gandalf, tandis qu'ils reprenaient place. Il a
parfois de curieuses crises, mais c'est un des meilleurs, oui, un des
meilleurs - aussi féroce qu'un dragon affamé.
Si
vous avez jamais vu un dragon affamé, vous concevrez que ce
n'était là qu'exagération poétique, appliquée
à n'importe quel hobbit, fût-ce même
l'arrière-grand-oncle du Vieux Took,
Bullroarer
[2], lequel était si
énorme (pour un hobbit) qu'il pouvait monter un cheval. Il avait
chargé les rangs des gobelins du Mont Gram à la Bataille des
Champs Verts et fait sauter la tête de leur roi Golfimbul d'un coup de
gourdin. Laquelle tête avait volé cent mètres dans l'air
pour retomber dans un terrier de lapin ; et c'est ainsi que fut
gagnée la bataille, tout en même temps que fut inventé le
jeu de golf.
Mais cependant, le descendant plus doux de Bullroarer se
remettait dans le salon. Au bout d'un moment et après avoir bu un petit
coup, il se coula craintivement jusqu'à la porte du parloir. Voici ce
qu'il entendit (c'était Gloïn qui
parlait) :
- Hum ! (ou quelque ébrouement de ce
genre). Croyez-vous qu'il fera l'affaire ? Gandalf a beau dire que ce
hobbit est féroce, c'est possible, mais un seul cri tel que
celui-là poussé dans un moment d'excitation suffirait à
réveiller le dragon et toute sa famille et nous faire tous tuer. M'est
avis qu'il était davantage de peur que d'excitation ! En fait,
n'eût été le signe sur la porte, j'aurais été
certain que nous avions fait erreur sur la maison. Dès le premier coup
d'œil sur le petit bonhomme qui s'agitait tout haletant sur le paillasson,
j'ai éprouvé des doutes. Il a davantage l'air d'un épicier
que d'un cambrioleur !
M. Baggins tourna alors la poignée
et entra. Son côté Took l'avait emporté. Il sentait soudain
qu'il se passerait de lit et de petit déjeuner pour être
jugé féroce. Quant au « petit bonhomme qui s'agitait sur
le paillasson », cela le rendait presque réellement
féroce. A maintes reprises, par la suite, le côté Baggins
devait regretter ce qu'il faisait à présent, et il devait se dire
alors : « Bilbo, tu as été stupide ; tu es
entré tout droit pour faire la
bêtise. »
- Excusez-moi d'avoir surpris vos
derniers mots, dit-il. Je ne prétends pas comprendre de quoi vous
parliez, ni votre allusion à des cambrioleurs ; mais je ne crois pas
me tromper en pensant (c'était ce qu'il appelait le prendre de haut) que
vous me jugez incapable. Il n'y a aucun signe à ma porte - elle a
été peinte la semaine dernière - et je suis bien
certain que vous vous êtes trompés de maison. Dès que j'ai
vu vos drôles de têtes sur le seuil, j'ai eu quelques doutes. Mais
faites comme si c'était la bonne. Dites-moi ce que vous voulez, et je
tâcherai de l'accomplir, dussé-je marcher d'ici à l'est de
l'Est et combattre les sauvages vers dans le Dernier Désert. Un de mes
arrière-arrière-grands-oncles, Bullroarer Took
autrefois...
- Oui, oui, mais ça, c'était il y a
bien longtemps, dit Gloïn. Je parlais de
vous. Et je vous assure
qu'il y a une marque sur cette porte - le signe habituel dans le
métier, ou enfin qui l'était.
Cambrioleur désire bon
boulot, comportant sensations fortes et rémunération
raisonnable, voilà ce qu'elle signifie couramment. Vous pouvez dire
chercheur de trésor expert au lieu de
cambrioleur, si vous
le préférez. C'est ce que font certains. Pour nous, c'est tout un.
Gandalf nous avait dit qu'il y avait ici un homme de ce genre qui cherchait un
boulot immédiat et qu'il avait ménagé une rencontre ici ce
mercredi à l'heure du thé.
- Bien sûr qu'il
y a une marque, dit Gandalf, je l'y ai mise moi-même. Pour d'excellentes
rai sons. Vous m'aviez demandé de trouver un quatorzième pour
votre expédition, et j'ai choisi M. Baggins. Qu'un seul d'entre vous dise
que je me suis trompé d'homme ou de maison, et vous pouvez vous en tenir
à treize et encourir toute la malchance que vous voudrez, ou retourner
à l'extraction du charbon.
Il écrasa Gloïn d'un
regard si furieux et menaçant que le nain se tassa sur sa chaise ;
et, quand Bilbo fit mine d'ouvrir la bouche pour poser une question, il se
tourna et le regarda si sévèrement, projetant en avant ses
sourcils broussailleux, que le hobbit referma la bouche en faisant claquer ses
dents et garda les lèvres serrées.
- Bon, dit
Gandalf. Assez de discussion. J'ai choisi M. Baggins, et cela devrait vous
suffire, à tous tant que vous êtes. Si je dis que c'est un
cambrioleur, c'est un cambrioleur, ou il le sera le moment venu. Il y a beaucoup
plus en lui que vous ne le soupçonnez, et passablement plus qu'il ne le
soupçonne lui-même. Vous me remercierez (peut être) un jour.
Et maintenant, Bilbo, allez chercher la lampe, que l'on fasse un peu de
lumière sur tout cela.
Dans la lumière d'une grande
lampe à abat-jour rouge, il étala sur la table un morceau de
parchemin qui ressemblait à une carte.
- Ceci fut
tracé par Thror, votre grand-père, Thorïn, dit-il en
réponse aux questions impatientes des nains. C'est un plan de la
Montagne.
- Je ne vois pas trop en quoi cela pourra nous aider,
dit Thorïn d'un air déçu, après y avoir jeté un
coup d'œil. J'ai assez bon souvenir de la Montagne et de la région
environnante. Et je sais où se trouvent Miroton et la Lande
Desséchée, où se reproduisent les grands
dragons.
- Sur la Montagne est marqué en rouge un dragon,
dit Balïn, mais il sera assez facile de le trouver sans cela, si jamais
nous arrivons jusque-là.
- Il y a un point que vous
n'avez pas remarqué, dit le magicien, et c'est l'entrée
secrète. Vous voyez cette rune sur le côté ouest et la main
qui la distingué des autres runes ? Elle marque un passage
caché vers les Salles Inférieures.
- Il a pu
être secret autrefois, dit Thorïn, mais comment savoir s'il l'est
encore ? Le Vieux Smaug a vécu là assez longtemps pour
découvrir tout ce qu'il y a à connaître de ces
cavernes.
- Peut-être, mais il n'a pu l'utiliser depuis
bien des années.
- Pourquoi
donc ?
- Parce que le passage est trop petit.
« La porte a cinq pieds de haut et trois peuvent passer de
front », disent les runes, mais Smaug ne pourrait ramper par un trou
de cette dimension, pas même quand il n'était qu'un petit dragon,
et certainement pas après avoir dévoré tant de nains et
d'hommes de Dale.
- Cela me paraît un très grand
trou vagit Bilbo (qui n'avait aucune expérience des dragons, et seulement
de trous de hobbits).
Il oublia d'observer le silence, tant son
intérêt était de nouveau excité. Il adorait les
cartes, et dans son vestibule en était suspendue une grande
représentant tout le Pays d'Alentour, sur laquelle étaient
tracées en rouge toutes ses promenades
favorites.
- Comment pourrait-on tenir une si grande porte
secrète pour tous à l'extérieur, hormis le dragon ?
demanda-t-il. (Ce n'était qu'un petit hobbit,
rappelez-vous.)
- Il y avait bien des manières, dit
Gandalf. Mais laquelle a été utilisée pour cette porte-ci,
nous ne le saurons qu'en allant voir sur place. D'après les indications
de la carte, je penserais qu'il y a une porte fermée, qui a
été faite à la ressemblance exacte du flanc de la Montagne.
C'est là la méthode habituelle aux nains - je ne pense pas me
tromper, n'est-ce pas ?
- C'est tout à fait exact,
dit Thorïn.
- Et puis, poursuivit Gandalf, j'ai
oublié de mentionner qu'avec la carte il y avait une curieuse petite
clef. La voici ! dit-il, tendant à Thorïn une clef d'argent au
long canon et aux bouterolles compliquées. Gardez-la
soigneusement !
Oui, certes, dit Thorïn.
Et il
l'accrocha à une belle chaîne qu'il avait au cou sous sa
veste.
- A présent, les choses se présentent sous
un meilleur jour. Cette nouvelle améliore grandement les perspectives.
Jusqu'à présent, nous n'avions aucune idée claire sur ce
qu'il convenait de faire. Nous pensions nous diriger vers l'est jusqu'au Long
Lac, avec toute la prudence et le silence possibles. C'est après cela que
les difficultés commenceraient...
- Ce ne sera pas tout
de suite, pour autant que je connaisse les routes de l'Est, dit Gandalf,
l'interrompant.
- De là, nous pourrions remonter le long
de la Rivière Courante, continua Thorïn sans prêter attention,
et gagner ainsi les ruines de Dale - la vieille ville qui se trouve
là, dans la vallée, au pied de la Montagne. Mais nous n'aimons ni
les uns ni les autres l'idée de la Porte Principale. La rivière en
sort tout droit par le grand à-pic au sud de la Montagne, et c'est aussi
par là que sort le dragon - beaucoup trop souvent, à moins
qu'il n'ait changé ses habitudes.
- Cela ne servirait
à rien, dit le magicien, tout au moins sans un puissant guerrier, pour ne
pas dire un Héros. J'ai essayé d'en trouver un, mais les guerriers
sont occupés à batailler entre eux dans des pays lointains, et
dans cette région les héros sont rares, sinon simplement
introuvables. Par ici, les épées sont pour la plupart
émoussées, les haches, on s'en sert pour les arbres, et les
boucliers servent de berceaux ou de couvercles de plats ; quant aux
dragons, ils se trouvent à une distance tout à fait rassurante
(et, partant, relèvent de la légende). C'est pourquoi je me suis
décidé pour le
cambriolage surtout quand j'ai
repensé à l'existence de cette Petite porte. Et voici notre petit
Bilbo Baggins,
le cambrioleur, le cambrioleur choisi et trié sur
le volet. Ainsi donc, poursuivons et dressons des plans.
- Bon,
dit Thorïn, à supposer que l'expert-cambrioleur nous donne des
idées ou fasse des suggestions.
Il se tourna vers Bilbo avec
une ironique politesse.
- Je voudrais d'abord en savoir un peu
plus long, dit celui-ci, tout confus et intérieurement un peu tremblant,
mais, jusque-là, toujours décidé par son côté
Took à poursuivre. Je veux dire en ce qui concerne l'or, le dragon et
tout ça ; comment est-il venu là, à qui appartient-il,
et ainsi de suite ?
- Dieu me bénisse ! dit
Thorïn. N'avez-vous pas une carte ? N'avez-vous pas entendu notre
chanson ? Et n'avons-nous pas parlé de la chose toutes ces
dernières heures ?
- Tout de même, j'aimerais
que tout cela soit clair et net, dit-il avec obstination, arborant sa
manière positive (d'ordinaire réservée aux gens qui
essayaient de lui emprunter de l'argent) et faisant de son mieux pour
paraître sage, prudent et expert et être à la hauteur de la
recommandation de Gandalf. J'aimerais aussi savoir quels seront les risques, les
débours, le temps requis, la rémunération, etc. (par quoi
il entendait : « Qu'en retirerai-je ? et rentrerai-je
vivant ? »).
- Oh, bon ! dit Thorïn. Il
y a longtemps, du temps de mon grand-père Thor, notre famille fut
chassée du Grand Nord et elle revint avec tous ses biens et ses outils
à cette Montagne marquée sur la carte. Elle avait
été découverte par mon lointain ancêtre, Thraïn
l'Ancien ; mais alors, ils creusèrent des mines et des tunnels et
bâtirent de plus grandes salles et de plus grands ateliers - en plus
de cela, je crois qu'ils trouvèrent beaucoup d'or et beaucoup de pierres
précieuses aussi. En tout cas, ils devinrent immensément riches et
fameux ; mon grand-père devint Roi sous la Montagne et il fut
traité avec grand respect par les hommes qui vivaient vers le sud et
s'installaient graduellement le long de la Rivière Courante
jusqu'à la vallée au pied de la Montagne. Ils
édifièrent en ce temps-là l'aimable Dale. Les Rois avaient
accoutumé d'appeler nos forgerons et de récompenser très
richement même les moins habiles. Les pères nous suppliaient de
prendre leurs fils comme apprentis et nous payaient libéralement, surtout
en vivres, que nous ne nous souciions jamais de faire pousser ou de nous
procurer par nous-mêmes. Somme toute, ce fut pour nous un heureux temps,
et le plus pauvre d'entre nous avait de l'argent à dépenser ou
à prêter, et le loisir de fabriquer de beaux objets par simple
plaisir, sans parler des jouets les plus merveilleux et les plus magiques, tels
que l'on n'en trouve plus aujourd'hui dans le monde. Ainsi, les salles de mon
grand-père regorgeaient-elles d'armures, de joyaux, de ciselures et de
coupes, et le marché aux jouets de Dale était la merveille du
Nord.
« Ce fut sans nul doute ce qui attira le dragon. Les
dragons volent aux hommes, aux elfes et aux nains l'or et les bijoux, partout
où ils peuvent les trouver; et ils conservent leur butin tant qu'ils sont
vivants (ce qui est pratiquement à jamais, à moins qu'ils ne
soient tués), sans jamais en goûter le tintement d'airain. En fait,
ils savent à peine dis cerner un beau travail d'un mauvais, encore qu'ils
aient d'ordinaire une bonne idée de la valeur marchande courante ;
et ils sont incapables de rien faire par eux-mêmes, fût-ce
même réparer une écaille mal assujettie de leur armure. Il y
avait en ce temps-là dans le Nord des quantités de dragons, et
l'or s'y faisait sans doute rare, alors que tous les nains fuyaient vers le sud
ou étaient tués, sans compter que le gaspillage et la destruction
commis par les dragons empiraient de jour en jour. Il y avait un ver
particulièrement avide, fort et méchant, du nom de Smaug. Un jour,
il s'envola et vint dans le Sud. La première annonce que nous en
eûmes fut un bruit semblable à celui d'un ouragan en provenance du
nord et le grincement et le craquement des pins de la Montagne sous l'assaut du
vent. Quelques-uns des nains qui se trouvaient dehors (j'en étais par
chance - beau gars aventureux à l'époque, toujours le nez au
vent, ce qui me sauva la vie ce jour-là) - or donc, d'une assez
grande distance, nous vîmes le dragon se poser sur notre montagne dans une
trombe de feu. Puis il descendit la pente et, quand il atteignit les bois, ils
se mirent tous à flamber. A ce moment, toutes les cloches de Dale
sonnèrent, et les guerriers prirent les armes. Les nains se
précipitèrent par leur grande porte ; mais le dragon
était là qui les attendait. Aucun ne s'échappa de ce
côté. De la rivière s'éleva une grande vapeur ;
un brouillard s'étendit sur Dale et du milieu de ce brouillard le dragon
fondit sur eux et détruisit la plupart des guerriers -
c'était toujours la même malheureuse histoire, trop courante en ce
temps-là. Après quoi, il retourna se glisser sous la Porte
Principale et fit place nette dans tous les passages, les tunnels, les
allées, les caves, les salles et les appartements. Il ne resta plus alors
sous la montagne un seul nain vivant, et le ver s'empara de tous nos biens. Sans
doute les a-t-il amassés loin à l'intérieur en un seul
grand tas dont il se sert comme de lit pour dormir, car c'est la façon
des dragons. Par la suite, il prit l'habitude de se glisser la nuit hors de la
grande porte et de venir à Dale, d'où il enlevait des gens,
particulièrement des jeunes filles, pour les dévorer,
jusqu'à ce qu'enfin la ville fût ruinée et tous les
habitants morts ou partis. Ce qui se passe là-bas maintenant, je n'en
sais rien de précis, mais je suppose que personne ne vit aujourd'hui plus
près de la Montagne que l'extrémité du Long
Lac.
« Les quelques-uns d'entre nous qui étaient
bien à l'extérieur s'assirent pour pleurer en cachette, maudissant
Smaug ; et là, nous fûmes rejoints de façon inattendue
par mon père et mon grand-père, dont les barbes étaient
roussies. Ils avaient un air très sombre, mais ils ne dirent que
très peu de chose. Quand je leur demandai comment ils s'étaient
échappés, ils m'invitèrent à me taire, me disant que
je le saurais en temps utile. Après cela, nous partîmes, et nous
dûmes gagner notre vie tant bien que mal en errant dans le pays, nous
abaissant parfois jusqu'à la tâche de maréchal- ferrant ou
même de mineur. Mais nous n'avons jamais oublié notre trésor
volé. Et même aujourd'hui que nous avons mis passablement de
côté et que nous ne sommes pas si mal en point, je l'avoue (ici,
Thorïn caressa la chaîne d'or qu'il portait au cou), nous entendons
toujours le récupérer et faire subir à Smaug, si nous le
pouvons, l'effet de nos malédictions
.« Je me
suis souvent interrogé sur la façon dont mon père et mon
grand-père s'étaient échappés. Je vois maintenant
qu'ils devaient disposer d'une porte dérobée, d'eux seuls connue.
Mais ils avaient apparemment dressé une carte, et j'aimerais savoir
comment Gandalf s'en est emparé, alors qu'elle aurait dû
m'échoir, à moi leur héritier
légitime.
- Je ne m'en suis pas
« emparé », elle m'a été donnée,
dit le magicien. Votre grand-père Thror fut tué par Azog le
Gobelin dans les mines de Moria, vous vous en
souvenez.
- Oui, maudit soit-il, dit
Thorïn.
- Et Thraïn, votre père, partit le 21
avril, il y a eu cent ans jeudi dernier, et vous ne l'avez jamais revu depuis
lors...
- C'est exact, oui, dit
Thorïn.
- Eh bien, votre père m'a remis ceci afin
que je vous le donne ; et si j'ai choisi mon propre moment et ma propre
façon pour ce faire, vous ne sauriez m'en blâmer, vu la
difficulté que j'ai eue à vous trouver. Votre père ne se
souvenait pas de son propre nom quand il m'a remis le papier, et il ne m'a
jamais dit le vôtre ; de sorte que j'estime, somme toute,
mériter des louanges et des remerciements ! Voici le document,
dit-il, tendant la carte à Thorïn.
- Je ne comprends
pas, dit Thorïn.
Et Bilbo eut le sentiment qu'il aurait
aimé dire la même chose. L'explication ne semblait rien
expliquer.
- Votre grand-père, reprit le magicien avec
lenteur et sévérité, avait donné la carte à
son fils pour plus de sécurité avant de se rendre aux mines de
Moria. Après la mort de votre grand-père, votre père s'en
fut tenter sa chance avec la carte ; et il eut des tas d'aventures des plus
pénibles, mais il n'arriva jamais près de la Montagne. Comment il
y aboutit, je l'ignore ; toujours est-il que je le trouvai prisonnier dans
les cachots du Nécromancien.
- Que diable faisiez-vous
là ? demanda Thorïn avec un frisson.
Et tous les
nains frémirent.
- N'importe. Je prenais mes renseignements,
comme d'ordinaire ; et c'était une vilaine et dangereuse affaire,
certes. Même moi, Gandalf, je n 'échappai que de justesse. J'ai
essayé de sauver votre père, mais il était trop tard. Il
avait perdu la raison ; il divaguait et avait presque tout oublié,
hormis la carte et la clef.
- Il y a longtemps que nous avons
fait payer les gobelins de Moria, dit Thorïn ; il va nous falloir
accorder une pensée au Nécromancien.
- Ne soyez
pas absurde ! C'est un ennemi dont le pouvoir est bien au-dessus de tous
les nains réunis, pût-on même les rassembler de nouveau des
quatre coins du monde. Le seul vœu de votre père était que
son fils lût la carte et se servît de la clef. Le dragon et la
Montagne sont des tâches plus que suffisantes pour
vous !
- Ecoutez ! Ecoutez ! pensa Bilbo qui, par
mégarde, prononça ces mots à haute
voix.
- Ecoutez quoi ? dirent-ils tous, se tournant soudain
vers lui.
Et son trouble fut tel qu'il
s'écria :
- Ecoutez ce que j'ai à
dire !
- Et qu'est-ce que c'est ?
demandèrent-ils.
- Eh bien, je trouve que vous devriez
aller du côté de l'Est et examiner un peu les choses. Après
tout, il y a cette porte dérobée, et les dragons doivent bien
dormir parfois, je suppose. Si vous restez assez longtemps sur le seuil, je suis
sûr que vous aurez une idée. Et puis, après tout, je pense
que nous avons assez discuté pour ce soir, si vous voyez ce que je veux
dire. Que penseriez-vous d'aller se coucher, de partir de bonne heure,
etc. ? Je vous donnerai un bon petit déjeuner avant votre
départ.
- Avant notre départ, vous voulez dire, je
pense, fit Thorïn. N'est-ce pas vous, le Cambrioleur ? Et ne vous
revient-il pas de rester, vous, sur le seuil, si ce n'est de passer de l'autre
côté de la porte ? Mais je suis d'accord pour le coucher et le
petit déjeuner. J'aime avoir six oeufs avec mon jambon quand je pars en
voyage : sur le plat, pas pochés, et faites attention à ne
pas les crever.
Quand tous les autres eurent commandé leur
petit déjeuner, sans le moindre « s'il vous plaît»
(ce qui ennuya fort Bilbo), ils se levèrent d'un commun ensemble. Le
hobbit dut trouver une place pour chacun ; il remplit toutes ses chambres
d'amis, fit des lits sur des fauteuils et des sofas, et, quand il eut enfin
casé tout son monde, il gagna son propre petit lit, très
fatigué et pas entièrement heureux. Il était une chose
qu'il avait bien décidée : c'était de ne pas se
soucier de se lever très tôt pour préparer le sacré
petit déjeuner de tous les autres. L'influence Took s'effaçait, et
il n'était plus bien sûr de partir le lendemain matin pour un
voyage quelconque.
Couché dans son lit, il entendait
Thorïn qui continuait à fredonner pour lui-même dans la
meilleure chambre, voisine :
Loin au delà des
montagnes froides et embrumées
Vers des cachots profonds et
d'antiques cavernes,
Il nous faut aller avant le lever du jour
Pour trouver notre or longtemps oublié.
Bilbo s'endormit avec cet
écho dans les oreilles et il en eut des rêves peu agréables.
Ce ne fut que longtemps après le lever du jour qu'il
s'éveilla.
Bilbo sauta à bas de son lit et, après avoir enfilé sa
robe de chambre, il se rendit dans la salle à manger. Là, il ne
vit personne, mais il y avait tous les signes d'un plantureux déjeuner
pris à la hâte. Dans toute la pièce régnait un
affreux désordre et, dans la cuisine, il constata la présence de
quantité de pots sales. Il semblait que l'on eût usé de la
presque totalité de ce qu'il possédait en fait de pots et de
casseroles. Le lavage de la vaisselle était tristement réel, et
Bilbo fut bien obligé de croire que la réception de la veille ne
relevait pas de ses mauvais rêves comme il s'était plu à
l'espérer. En vérité, il se sentait plutôt
soulagé, tout compte fait, à la pensée qu'ils
étaient tous partis sans lui et sans se préoccuper de le
réveiller (« mais sans même un merci »,
pensa-t-il) ; et pourtant, d'un certain côté, il ne pouvait se
retenir d'éprouver un brin de déception. Ce sentiment le
surprit.
« Ne sois pas stupide, Bilbo Baggins ! se
dit-il ; à ton âge, penser à des dragons et à
toutes ces fariboles de bout du monde ! »
Il passa
donc un tablier, alluma des feux, mit de l'eau à bouillir et fit la
vaisselle. Après quoi, il prit un bon petit déjeuner dans la
cuisine avant de nettoyer la salle à manger. A ce moment, le soleil
brillait ; et la porte de devant, ouverte, laissait pénétrer
une tiède brise printanière. Bilbo se mit à siffler avec
force et à oublier la soirée de la veille. En fait, il s'asseyait
juste devant un second et agréable petit déjeuner dans la salle
à manger à côté de la fenêtre ouverte,
lorsqu'entra Gandalf.
- Alors, mon cher, dit-il, quand
allez-vous vous décider à venir ? On avait parlé d'un
départ à l'aube - et vous voilà en train de prendre
votre petit déjeuner, ou je ne sais comment vous appelez cela, à
10 heures et demie ! Ils vous ont laissé le mot, parce qu'ils ne
pouvaient attendre.
- Quel mot ? dit le pauvre Baggins,
tout en émoi.
- Par les Grands Eléphants !
s'écria Gandalf, vous n'êtes pas dans votre assiette, ce
matin - vous n'avez même pas épousseté la
cheminée !
- Qu'est-ce que cela a à voir avec
la question ? J'ai eu assez à faire avec la vaisselle de quatorze
personnes !
- Si vous aviez épousseté la
cheminée, vous auriez trouvé ceci glissé sous la pendule,
dit Gandalf, tendant à Bilbo une lettre (écrite sur son propre
papier, naturellement).
Voici ce qu'il
lut :
« Thorïn et Cie au Cambrioleur Bilbo,
salut ! Nos plus sincères remerciements pour votre
hospitalité, et notre reconnaisante acceptation de votre offre
d'assistance technique. Conditions : payement à la livraison,
jusqu'à concurrence d'un quatorzième des bénéfices
totaux (s'il y en a), tous frais de voyage garantis en tout état de
cause ; frais d'enterrement à notre charge ou à celle de nos
représentants s'il y a lieu et si la question n'est pas
réglée autrement.
« Jugeant inutile de
déranger votre repos estimé, nous sommes partis en avant pour
faire les préparatifs requis, et nous attendrons votre personne
respectée à l'auberge du Dragon Vert, Près de L'Eau,
à 11 heures précises. Comptant sur votre
ponctualité,
- Cela ne vous laisse que dix minutes. Il vous faudra courir, dit
Gandalf.
- Mais..., fit Bilbo.
- Il n'y a pas le
temps, dit le magicien.
- Mais..., répéta
Bilbo.
- Pas le temps pour cela non plus !
Ouste !
Jusqu a la fin de ses jours, Bilbo ne devait jamais se
rappeler comment il s'était trouvé dehors, sans chapeau, sans
canne, sans argent, sans rien de ce qu'il prenait généralement
pour sortir ; il avait laissé son second petit déjeuner
à demi consommé, la vaisselle aucunement faite, ayant
fourré ses clefs dans la main de Gandalf, il avait dévalé
le chemin de toute la vitesse de ses pieds poilus, passé devant le grand
Moulin, traversé L'Eau et poursuivi sur une bonne
demi-lieue.
Il était bien essoufflé, en arrivant
à Près de L'Eau comme 11 heures sonnaient, et il constata alors
qu'il avait oublié son mouchoir !
- Bravo !
s'écria Balïn qui, du seuil, surveillait la route.
A ce
moment, tous les autres tournèrent le coin, venant du village. Ils
étaient montés sur des poneys, dont chacun était
chargé de tout un attirail de bagages, ballots, paquets. Il y en avait un
très petit, apparemment destiné à
Bilbo.
- En selle, tous les deux, et partons ! dit
Thorïn.
- Je suis navré, dit Bilbo, mais je suis
venu sans chapeau, je n'ai pas de mouchoir et je n'ai pas d'argent. Je n'ai
trouvé votre mot qu'à 10 h 45, pour être
précis.
- Ne soyez pas précis, dit Dwalïn, et
ne vous en faites pas ! Il vous faudra vous passer de mouchoir et de bien
d'autres choses avant d'arriver au terme du voyage. Quant au chapeau, j'ai dans
mes bagages un capuchon et une cape de rechange.
Et voilà
comment ils partirent de l'auberge, par un beau matin juste avant le mois de
mai, au petit trot de poneys bien chargés ; et Bilbo portait un
capuchon vert foncé (un peu délavé par les
intempéries) et une cape de même couleur, empruntés à
Dwalïn. Ils étaient trop grands pour lui, et il avait un air assez
comique. Ce que son père Bungo aurait pensé de lui, je n'ose pas y
songer. Sa seule consolation était de ne pouvoir être pris pour un
nain, puisqu'il n'avait pas de barbe.
Ils n'avaient pas parcouru
beaucoup de chemin que parut Gandalf, splendidement monté sur un cheval
blanc. Il apportait une provision de mouchoirs, ainsi que la pipe et le tabac de
Bilbo. Aussi, après cela, le groupe poursuivit son chemin tout à
fait gaiement ; on raconta des histoires, on chanta des chansons en
chevauchant toute la journée, hormis naturellement les arrêts pour
les repas. Ceux-ci ne se produisaient pas tout à fait aussi souvent que
Bilbo l'eût souhaité, mais il commençait cependant à
trouver que les aventures n'étaient pas si désagréables,
après tout.
On avait commencé par traverser une
région de hobbits, un pays convenable habité par d'honnêtes
gens, avec de bonnes routes, quelques auberges et de temps à autre un
nain ou un fermier, se rendant d'un pas tranquille à ses affaires. Puis,
on était arrivé à des contrées où les gens
usaient d'un langage étrange et chantaient des chansons que Bilbo n'avait
jamais entendues. Et maintenant on avait pénétré loin
à l'intérieur des Terres Solitaires, où on ne voyait plus
personne, où il n'y avait plus d'auberges et où les routes
devenaient franchement mauvaises. Non loin devant eux, s'élevaient, de
plus en plus haut, de mornes collines, couvertes d'arbres noirs. Certaines
étaient couronnées de vieux châteaux à l'air
sinistre, comme s'ils avaient été construits par de mauvaises
gens. Tout révélait un aspect sombre, car le temps avait pris
mauvaise tournure. Jusque-là, il avait été aussi beau qu'il
peut l'être au mois de mai, comme dans des contes joyeux ; mais
à pré sent, il faisait froid et humide. Dans les Terres
Solitaires, ils avaient dû camper quand ils le pouvaient, mais au moins y
faisait-il sec.
- Dire que ce sera bientôt juin, grogna
Bilbo, qui barbotait derrière les autres dans un sentier fort
boueux.
Le moment du thé était passé ; il
pleuvait à verse, comme il avait fait tout le long de la
journée ; son capuchon lui dégouttait dans les yeux, sa cape
était saturée d'eau ; le poney était fatigué et
bronchait sur les pierres ; les autres étaient trop maussades pour
parler.
« Et je suis sur que la pluie s'est
infiltrée dans les vêtements secs et dans les sacs de provisions,
pensa Bilbo. La peste soit de la cambriole et de tout ce qui y touche ! Je
voudrais bien être chez moi, au coin du feu, dans mon gentil trou, avec la
bouilloire en train de commencer à
chanter ! »
Ce ne devait pas être la
dernière fois qu'il se disait cela !
Les nains
continuaient cependant à trotter, sans jamais se retourner ni
prêter attention au hobbit. Quelque part derrière les nuages gris,
le soleil avait dû se coucher, car il commençait à faire
sombre, tandis qu'ils descendaient dans une vallée profonde, au fond de
laquelle coulait une rivière. Le vent se leva, et les saules, le long des
rives, se courbaient en gémissant. Heureusement, la route passait sur un
vieux pont de pierre, car la rivière, enflée par les pluies,
descendait impétueusement des collines et des montagnes du
Nord.
Quand ils eurent traversé, il faisait presque nuit. Le
vent dispersa les nuages gris, et une lune vagabonde parut au-dessus des
collines parmi les lambeaux flottants. Ils s'arrêtèrent alors et
Thorïn murmura quelque chose au sujet du souper :
- Et
où trouver un coin sec pour dormir ?
Ce fut à ce
moment seulement qu'ils s'aperçurent de l'absence de Gandalf.
Jusque-là, il les avait accompagnés tout du long, sans jamais dire
s'il prenait part à l'expédition ou s'il leur faisait juste un
bout de conduite. Il avait tenu la tête pour ce qui était de
manger, de parler et de rire. Mais maintenant, il avait tout simplement
disparu !
- Et précisément au moment
où un magicien aurait été le plus utile !
grognèrent Dori et Nori (qui partageaient les vues du hobbit sur la
nécessité de repas abondants et fréquents).
Ils
décidèrent finalement de camper là où ils se
trouvaient. Ils gagnèrent un bouquet d'arbres et, bien qu'à cet
abri le terrain fût plus sec, le vent faisait tomber les gouttes des
feuilles et le ruissellement était extrêmement
désagréable. Et la malice semblait avoir gagné le feu. Les
nains peuvent faire du feu à peu près n'importe où avec
à peu près n'importe quoi, qu'il y ait du vent ou non ; mais
ce soir-là, ils n'y parvinrent pas, même pas Oïn et
Gloïn, qui étaient particulièrement experts.
Et
puis, l'un des poneys, prenant peur sans raison, fit haut le pied et se
précipita dans la rivière avant qu'on ne pût le rattraper.
Pour l'en ressortir, Fili et Kili furent bien près de se noyer, tandis
que tout le bagage qu'il portait était arraché de son dos.
Naturellement, c'était surtout de la nourriture, et il resta bien peu de
chose pour le dîner et moins encore pour le petit
déjeuner.
Les voilà donc assis, maussades,
mouillés et marmonnant, tandis qu'Oïn et Gloïn persistaient
dans leurs efforts pour allumer le feu et se querellaient à ce sujet.
Bilbo méditait tristement sur ce que les aventures ne consistent pas
toujours en promenades à dos de poney dans le soleil de mai, quand
Balïn, leur guetteur attitré,
s'écria :
- Il y a une lumière
là-bas !
Une colline s'élevait à quelque
distance, avec des arbres, par endroits assez épais. Du milieu de la
masse sombre, ils virent alors briller une lumière rougeâtre
à l'aspect réconfortant, comme d'un feu ou de torches
clignotantes.
Après un moment de contemplation, ils se mirent
à discuter. Les uns disaient « non », d'autres
« oui ». Certains déclarèrent qu'il n'y avait
qu'à aller voir et que tout valait mieux qu'un maigre souper, un petit
déjeuner plus maigre encore et des vêtements humides pour la nuit
entière.
D'autres
répondirent :
- Ces régions sont assez peu
connues, et elles sont trop proches des montagnes. Les voyageurs viennent
rarement par ici, à présent. Les vieilles cartes ne sont d'aucune
utilité : les choses ont changé en mal, et la route n'est pas
gardée. Ils ont même à peine entendu parler du roi dans ces
parages, et moins vous vous montrerez curieux en les traversant, moins vous
risquerez sans doute d'ennuis.
Certains
dirent :
- Après tous, nous sommes
quatorze.
D'autres
demandèrent :
- Où est passé
Gandalf ?
Cette remarque, tout le monde la répéta.
Et alors la pluie se mit à tomber à torrents plus fort que jamais,
et Oïn et Gloïn commencèrent à se
battre.
Cela décida de la
question :
- Après tout, nous avons avec nous un
cambrioleur, dirent-ils.
Et ils décampèrent, poussant
leurs poneys (avec toute la prudence voulue) en direction de la lumière.
Ils arrivèrent à la colline et furent bientôt dans le bois.
Ils commencèrent à grimper, mais on ne voyait aucun sentier
tracé susceptible de mener à une maison ou à une
ferme ; et, malgré toutes leurs précautions, ils produisaient
passablement de bruissements et de craquements (sans compter une bonne dose de
bougonnements et de grognements) en passant sous les arbres, dans la nuit
noire.
Soudain, la lumière rouge brilla avec grand
éclat entre les troncs, à petite distance devant
eux.
- C'est maintenant au cambrioleur d'agir, dirent-ils,
entendant par là Bilbo.
- Il faut aller voir ce que c'est
que cette lumière, à quoi elle sert et s'il n'y a aucun danger,
dit Thorïn au hobbit. Sautez et revenez vite si tout va bien. Dans le cas
contraire, revenez si vous le pouvez ! Et si vous ne le pouvez pas, poussez
deux ululements d'effraie et un de chouette, et nous ferons ce que nous
pourrons.
Bilbo dut partir, sans même pouvoir expliquer qu'il
ne savait pas plus ululer, fût-ce une seule fois, à la
manière d'aucune sorte de hibou qu'il n'aurait pu voler comme une
chauve-souris. Mais en tout cas, les hobbits peuvent se déplacer dans les
bois sans faire de bruit, sans faire le moindre bruit. Ils en sont fiers et
Bilbo avait marqué à plusieurs reprises au cours de leur
randonnée son dédain pour ce qu'il appelait « tout ce
boucan de nains », quoique, je le suppose, ni vous ni moi n'aurions
rien remarqué par une nuit venteuse, toute la cavalcade eût-elle
passé à deux pieds de distance. Pour ce qui était de Bilbo,
tandis qu'il avançait d'un pas compassé vers la lumière
rouge, je pense que pas même une belette n'aurait bougé un poil de
sa moustache. Il arriva donc, naturellement, jusqu'au feu - car c'en
était un - sans déranger quiconque. Et voici ce qu'il
vit.
Trois personnages de très forte carrure étaient
assis autour d'un très grand feu de bûches de hêtre. Ils
faisaient rôtir du mouton sur de longues broches de bois et
léchaient la sauce sur leurs doigts. Une bonne et appétissante
odeur se répandait alentour. Ils avaient aussi à portée de
la main un tonneau de bonne boisson, et ils buvaient dans des pichets. Mais
c'était des trolls. Manifestement des trolls, Même Bilbo pouvait le
voir, en dépit de sa vie passée bien à l'abri :
à leur grande et lourde face, à leur taille et à la forme
de leurs jambes, sans parler de leur langage, qui n'était pas du tout,
mais là, pas du tout celui des salons.
- Du mouton hier,
du mouton aujourd'hui et, le diable m'emporte ! ça m'a tout l'air de
devoir être encore du mouton demain, dit un des
trolls.
- Pas un sacré morceau de chair humaine depuis je
ne sais combien de temps, dit le second. A quoi, bon Dieu ! pouvait penser
William pour nous amener par ici, je me l'demande ; et la boisson va
manquer, qui pis est, continua-t-il, poussant le coude de William qui prenait
une lampée de son pichet.
William
s'engoua :
- Ferme ça ! dit-il aussitôt
qu'il le put. Tu vas pas espérer que les gens vont toujours rester
là uniquement pour se faire manger par toi et par Bert. A vous deux, vous
avez dévoré un village et demi depuis qu'nous sommes descendus des
montagnes. Combien qu't'en veux encore ? Et la chance nous a pas mal
servis, alors qu't'aurais dû dire : « Merci, Bill, pour un
bon morceau de mouton gras de la vallée comme
celui-ci. »
Il mordit à belles dents dans un gigot
qu'il rôtissait et s'essuya les lèvres sur sa
manche.
« Oui, je crains que ce ne soient là les
façons des trolls, même les monocéphales. » Ayant
entendu tout cela, Bilbo aurait dû faire immédiatement quelque
chose. Soit retourner sans bruit avertir ses amis qu'il y avait là trois
trolls de bonne dimension et assez mal disposés, tout prêts sans
doute à goûter du nain, voire du poney rôti pour
changer ; soit s'exercer à un bon et rapide cambriolage. Un
cambrioleur de premier ordre, légendaire, aurait à ce moment fait
les poches des trolls - ce qui vaut presque toujours la peine, quand on y
peut arriver ; il aurait chipé le mouton même sur les broches,
dérobé la bière, et s'en serait allé sans être
remarqué. D'autres, plus positifs, mais doués de moins
d'amour-propre professionnel, auraient peut-être planté un poignard
dans le corps de chacun d'eux avant qu'ils ne s'en fus sent aperçus.
Après quoi, on aurait passé joyeusement la nuit.
Bilbo
le savait. Il avait beaucoup lu sur des choses qu'il n'avait jamais vues ou
jamais faites. Il était extrêmement alarmé et aussi
dégoûté ; il se serait voulu à mille lieues de
là - et pourtant quelque chose l'empêchait de retourner tout
droit, les mains vides, auprès de Thorïn et Cie. Il resta donc
là, hésitant, dans l'ombre. De tous les procédés de
cambriolage dont il avait connaissance, le vol à la tire dans les poches
des trolls lui sembla présenter le moins de difficultés ;
aussi, finit-il par se glisser derrière un arbre, juste dans le dos de
William.
Bert et Tom s'en furent au tonneau. William prenait encore
un pot. Bilbo rassembla alors tout son courage et mit sa petite main dans
l'énorme poche de William. Il y avait là un porte-monnaie, pour
Bilbo aussi grand qu'un sac : « Ha ! voilà toujours
un commencement ! » pensa-t-il, s'échauffant pour son
nouveau travail, tandis qu'il tirait soigneusement
l'objet.
C'était bien un commencement ! Les porte-monnaie
de trolls ont de la malice, et celui-ci ne faisait pas
exception.
- Holà, qui êtes-vous ? fit-il d'un
ton aigu, comme il sortait de la poche.
- Crénom !
Regarde un peu ce que j'ai attrapé, Bert ! dit
William.
- Qu'est-ce que c'est ? dirent les autres,
s'approchant.
- Du diable si je le sais ! Qu'est-ce que
t'es ?
- Bilbo Baggins, un camb... un hobbit, dit le pauvre
Bilbo, tremblant de tous ses membres et se demandant comment faire des bruits de
chouette avant d'être étranglé.
- Un
cambunhobbit ? s'écrièrent-ils un peu saisis.
Les
trolls ont l'esprit assez lent et ils se méfient énormément
de toute nouveauté.
- Qu'est-ce qu'un cambunhobbit a
à voir dans ma poche, de toute façon ? dit
William.
- Et ça se cuit-il ? demanda
Tom.
- Tu peux toujours essayer, dit Bert, ramassant une
brochette.
- Une fois dépiauté et
désossé, il ne ferait pas plus d'une bouchée, fit remarquer
William, qui avait déjà bien
dîné.
- Peut-être qu'y en a d'autres comme
lui dans les environs et qu'on pourrait faire un pâté,
suggéra Bert. Dites donc, y en a-t-il d'autres de votre espèce en
train de fureter dans les bois, sale petit lapin ? ajouta-t-il, les yeux
fixés sur les pieds poilus du hobbit.
Et, le ramassant par les
orteils, il se mit à le secouer.
- Oui, des
quantités, répondit Bilbo, avant de s'être rappelé
qu'il ne devait pas trahir ses amis. Non, pas du tout, pas un seul,
enchaîna-t-il.
- Qu'est-ce que tu veux dire ? dit
Bert, le tenant à l'endroit par les cheveux, cette
fois.
- Ce que je dis, fit Bilbo, haletant. Et, je vous en prie,
ne me faites pas cuire, mes bons messieurs ! Je suis un excellent cuisinier
moi-même, et je cuis mieux que je ne cuis, si vous voyez ce que je veux
dire. Je vous ferai de la succulente cuisine, un petit déjeuner
parfaitement merveilleux, si seulement vous voulez bien ne pas me prendre pour
souper.
- Pauvre petit bonhomme, dit William (Il avait
déjà avalé tout ce qu'il pouvait contenir ; et il
avait aussi pris une grande quantité de bière). Le pauvre petit
bonhomme ! Laissez-le aller !
- Pas avant qu'il ne
nous ait expliqué ce qu'il entend par des quantités et
pas du tout, déclara Bert. Je ne tiens nullement à avoir la
gorge tranchée pendant mon sommeil ! Tenez-lui les pieds dans le feu
jusqu'à ce qu'il parle !
- Je veux pas de ça,
dit William. C'est moi qui l'ai attrapé, de toute
façon.
- T'es un gros imbécile, William, dit Bert,
ce n'est pas la première fois que je te le dis.
- Et toi,
t'es un butor !
- Ça, j'vais pas accepter ça
de ta part, Bill Huggins, dit Bert, mettant son poing dans l'œil de
William.
Il y eut alors une magnifique bagarre. Il restait tout juste
assez de présence d'esprit chez Bilbo, quand Bert le laissa tomber
à terre, pour s'écarter à quatre pattes de sous leurs pieds
avant qu'ils ne fussent occupés à se battre comme des chiens et
à se traiter à voix très forte de tous les noms
parfaitement véridiques et applicables. Bientôt, ils furent
étroitement enlacés et ils roulèrent presque dans le feu,
ruant et cognant, tandis que Tom les fouettait avec une branche pour les ramener
à la raison - ce qui ne faisait naturellement que les rendre plus
furieux encore.
C'eût été pour Bilbo le moment de
filer. Mais ses pauvres petits pieds avaient été fortement
écrasés dans la large patte de Bert, il n'avait plus de souffle
dans le corps et la tête lui tournait ; de sorte qu'il resta un
moment à panteler juste en dehors du cercle de lumière du
feu.
En plein milieu de la lutte survint Balïn, Les nains
avaient entendu de loin des bruits et, après avoir attendu un moment le
retour ou le ululement de Bilbo, ils étaient partis l'un après
l'autre en rampant le plus silencieusement possible vers la lumière. A
peine Tom eut-il vu paraître Balïn qu'il poussa un affreux hurlement.
Les trolls détestent tout simplement la vue des nains (quand ils ne sont
pas cuits). Bert et Bill arrêtèrent instantanément le combat
pour s'écrier :
- Un sac, Tom,
vite !
Avant que Balïn, qui se demandait où, dans
toute cette confusion, se trouvait Bilbo, se rendît compte de ce qui se
passait, un sac lui enveloppa la tête, et il fut à
terre.
- Il y en a d'autres à venir, où je me
trompe fort, dit Tom. Des quantités et pas comme lui, que c'est. Pas des
cambunhobbits, mais des quantités de ces nains. Voilà à peu
près comment ça se présente !
- J'ai
idée que t'as raison, dit Bert ; et on f'rait mieux de sortir de la
lumière.
Ce qu'ils firent. Tenant à la main les sacs
dont ils se servaient pour emporter le mouton et autre butin, ils attendirent
dans l'ombre. Au fur et à mesure que les nains arrivaient et regardaient
avec surprise le feu, les pots renversés et le mouton rongé,
crac ! un vilain sac puant leur enserrait la tête et ils
étaient jetés à terre. Bientôt, Dwalïn et
Balïn furent étendus côte à côte, Fili et Kili
ensemble, Dori, Nori et Ori en tas, et Oïn, Gloïn, Bifur, Bofur et
Bombur, inconfortablement empilés près du
feu.
- Voilà qui leur apprendra ! dit
Tom.
Car Bifur et Bombur leur avaient donné beau coup de mal,
se battant comme des forcenés, comme font les nains quand ils sont
acculés.
Thorïn arriva en dernier - et il ne fut pas
pris à l'improviste. Il s'attendait à quelque mauvais tour, et il
n'avait pas besoin de voir les jambes de ses amis dépassant de sacs pour
lui indiquer que les choses n'allaient pas pour le mieux. Il resta à
distance dans l'ombre, se demandant :
« Qu'est-ce que
tout ce tintouin ? Qui donc a mal mené mes
gens ? »
- Ce sont les trolls !
répondit de derrière un arbre Bilbo, que les autres avaient
complètement oublié. Ils sont cachés dans les
fourrés avec des sacs.
- Ah, vraiment ? dit
Thorïn,
Et il bondit jusqu'au feu avant qu'ils n'eussent pu lui
sauter dessus. Il saisit une grande branche, tout enflammée à un
bout : et Bert reçut ce bout dans l'œil avant d'avoir pu
s'écarter. Cela le mit hors de combat pour un moment. Bilbo fit de son
mieux. Il attrapa une jambe de Tom - tant bien que mal, car elle avait
l'épaisseur d'un jeune tronc d'arbre - mais il fut envoyé
virevolter sur le haut des buissons quand Tom décocha des coups de pied
dans le feu pour projeter les étincelles dans la figure de
Thorïn.
En retour, Tom reçut la branche dans les dents et
il perdit une de celles de devant, ce qui lui fit pousser un beau hurlement.
Mais juste à ce moment, William, s'approchant par-derrière, jeta
un sac sur la tête de Thorïn et jusqu'à ses pieds. Et ainsi,
la lutte prit fin. Ils se trouvaient dans un beau pétrin,
maintenant : tous proprement fi- celés dans des sacs, avec trois
trolls furieux (dont deux avaient le souvenir cuisant de brûlures et de
contusions), assis à côté et discutant pour sa voir s'ils
devaient les rôtir à petit feu, les hacher menu pour les faire
bouillir ou simplement s'asseoir sur l'un après l'autre pour les
réduire en gelée ; tandis que Bilbo restait terré dans
un buisson, les vêtements et la peau déchirés, sans oser
bouger de peur d'être entendu.
Ce fut alors que Gandalf revint.
Mais personne ne le vit. Les trolls venaient de décider de rôtir
les nains tout de suite pour les manger plus tard : l'idée venait de
Bert et, après une longue discussion, tous s'y étaient
ralliés.
- Pas la peine de les rôtir maintenant,
ça prendrait toute la nuit, dit une voix.
Bert crut que
c'était celle de William.
- Ne reprends pas toute la
discussion, Bill, dit-il ; sans quoi il y faudra en effet toute la
nuit.
- Qui donc discute ? dit William, croyant que
c'était Bert qui avait parlé.
- Toi, dit
Bert.
- Tu mens, dit William.
Et la discussion reprit
de plus belle. Finalement, ils décidèrent de hacher menu les nains
et de les faire bouillir. Ils sortirent donc une grande marmite noire et
tirèrent leurs couteaux.
- On ne peut pas les faire
bouillir ! on n'a pas d'eau, et le puits est au diable, dit une
voix.
Bert et William crurent que c'était celle de
Tom.
- La ferme ! dirent-ils. On n'en finira jamais. Et tu
iras chercher l'eau toi-même, si tu l'ouvres encore.
- La
ferme toi-même ! dit Tom, qui pensait que c'était la voix de
William. Qui discute, sinon toi, je voudrais bien le
savoir !
- Tu n'es qu'un benêt, dit
William.
- Benêt toi-même ! dit
Tom.
Et la discussion reprit de plus belle et se pour suivit plus
chaude que jamais, jusqu'à ce qu'enfin ils décident de s'asseoir
sur les sacs l'un après l'autre pour les écraser et les faire
bouillir ultérieurement.
- Par lequel va-t-on
commencer ? dit une voix.
- Le mieux est de commencer par
le dernier bonhomme, dit Bert, dont l'oeil avait été
endommagé par Thorïn.
Il croyait que c'était Tom
qui parlait.
- Ne parle pas tout seul ! dit Tom. Mais si tu
veux t'asseoir sur le dernier, fais-le. Lequel
est-ce ?
- Celui qu'a des bas jaunes, dit
Bert.
- Allons donc, c'est celui qu'a des bas gris, dit une voix
semblable à celle de William.
- J'ai bien vu qu'ils
étaient jaunes, dit Bert.
- Ils étaient jaunes,
dit William.
- Alors pourquoi qu'as dit qu'ils étaient
gris ? dit Bert.
- Je n'ai jamais dit ça. C'est Tom
qui l'a dit.
- Jamais de la vie ! dit Tom. C'était
toi.
- Deux contre un, alors boucle-la ! dit
Bert.
- A qui qu'tu causes ? dit
William.
- Oh, assez ! dirent Tom et Bert ensemble. La nuit
s'avance et l'aube vient de bonne heure. Finissons-en.
- Que
l'aube vous saisisse tous et soit pour vous de pierre ! dit une voix qui
sonnait comme celle de William.
Mais ce n'était pas elle. Car,
juste à ce moment, la lumière parut au-dessus de la colline, et il
y eut un puissant gazouillis dans les branches. William ne souffla mot : il
avait été pétrifié là, tandis qu'il se
baissait ; et Bert et Tom avaient été changés aussi en
rocs pendant qu'ils le regardaient. Et ils se dressent encore là à
ce jour, tout seuls, à moins que les oiseaux ne perchent sur leur
personne ; car, vous le savez sans doute, les trolls doivent se trouver
sous terre avant l'aurore, ou ils retournent à la matière des
montagnes dont ils sont sortis et ne font plus un mouvement. C'était ce
qui était arrivé à Bert, Tom et
William.
- Excellent ! dit Gandalf, sortant de
derrière un arbre et aidant Bilbo à descendre d'un arbrisseau
épineux.
Bilbo comprit alors. C'était la voix du
magicien qui avait maintenu la querelle et la zizanie entre les trolls
jusqu'à ce que la lumière du jour vint en finir avec
eux.
La mesure suivante fut de délier les sacs et de
libérer les nains. Ils étaient presque suffoqués et
très ennuyés : ils n'avaient éprouvé aucun
plaisir à être couchés là et à entendre les
trolls discuter de leur rôtissage, de leur réduction en bouillie ou
de leur hachement menu. Pour les satisfaire, Bilbo dut raconter deux fois de
suite ses aventures.
- Ce n'était pas le moment de vous
exercer au chapardage ou au vol à la tire, alors que ce qu'il nous
fallait, c'était du feu et de la nourriture ! dit
Bombur,
- Et c'est précisément ce que vous
n'auriez pas obtenu de ces gens sans vous battre, de toute façon, dit
Gandalf. Quoi qu'il en soit, vous êtes en train de perdre votre temps. Ne
vous rendez-vous pas compte que les trolls doivent avoir une caverne ou un trou
creusé d'ici pour se cacher du soleil ? Il faut y jeter un coup
d'œil !
Ils cherchèrent alentour et ils ne
tardèrent pas à découvrir les empreintes des souliers de
pierre des trolls, qui partaient parmi les arbres. Ils suivirent la trace au
flanc de la colline jusqu'à une grande porte de pierre dissimulée
par des buissons, laquelle fermait une caverne. Mais ils ne purent l'ouvrir,
même en poussant tous à la fois, tandis que Gandalf essayait de
diverses incantations.
- Ceci servirait-il à quelque
chose ? demanda Bilbo, quand ils commencèrent à être
fatigués et mécontents. Je l'ai trouvé par terre à
l'endroit où les trolls s'étaient battus.
Il tendait
une clef assez grande, bien que William l'eût sans doute
considérée comme très petite et secrète. Elle avait
dû par chance tomber de sa poche avant sa transformation en
pierre.
- Pourquoi diantre ne pas en avoir parlé plus
tôt ? s'écrièrent-ils.
Gandalf la saisit et
l'engagea dans la serrure. La porte de pierre s'ouvrit alors sur une seule bonne
poussée, et tous entrèrent. Le sol était jonché
d'ossements et une odeur nauséabonde flottait dans l'air ; mais il y
avait une bonne quantité de nourriture, pêle-mêle sur des
étagères et par terre, au milieu d'un fouillis de butin de toutes
sortes, allant de boutons de cuivre à des pots remplis de pièces
d'or dans un coin. Il y avait aussi des quantités d'effets suspendus aux
murs - trop petits pour des trolls, ce devait être ceux de victimes,
je le crains - et parmi ceux-ci se voyaient plusieurs épées
de façons, de formes et de dimensions variées. Deux
attirèrent particulièrement leur regard, à cause des
superbes fourreaux et des gardes enrichies de pierreries.
Gandalf et
Thorïn en prirent chacun une ; et Bilbo prit un couteau à gaine
de cuir. Ce couteau n'aurait fait qu'un tout petit canif pour un troll, mais il
valait une courte épée pour un hobbit.
- On dirait
de bonnes lames, dit le magicien, les tirant à demi et les regardant avec
curiosité. Elles n'ont pas été forgées par un troll
ni par un homme de cette région ou même de ce temps. Mais nous en
saurons plus long quand nous aurons pu déchiffrer les runes qui y sont
gravées.
- Sortons de cette horrible odeur ! dit
Fili.
Ils emportèrent donc au-dehors les pots de pièces
et la nourriture intacte qui leur parut bonne à consommer, ainsi qu'un
tonneau de bière encore plein. A ce moment, ils se sentirent l'envie d'un
petit déjeuner et, comme ils avaient très faim, ils ne
dédaignèrent pas ce qu'ils avaient prélevé dans le
garde-manger des trolls. Leurs propres provisions étaient maigres.
Maintenant, ils avaient du pain et du fromage, de la bière en suffisance
et du lard à faire griller dans la braise du feu.
Le repas
terminé, ils dormirent un peu, car leur nuit avait été
troublée ; et ils ne firent plus rien jusqu'à
l'après-midi. Alors, ils amenèrent leurs poneys et
emportèrent les pots d'or qu'ils enterrèrent en grand secret, non
loin de la piste longeant la rivière, non sans les avoir
protégés par de nombreux charmes, pour le cas où ils
auraient quelque jour la chance de venir les récupérer. Cela fait,
tous remontèrent les poneys, et ils repartirent au petit trot en
direction de l'est.
- Où étiez-vous donc
allé, si je puis me permettre de vous le demander ? dit Thorïn
à Gandalf, tandis qu'ils poursuivaient leur
chemin.
- Jeter un regard en avant,
répondit-il.
- Et qu'est-ce qui vous a ramené
juste à temps ?
- Un regard en arrière,
dit-il.
- Bien sûr ! dit Thorïn ; mais
pourriez-vous être un peu plus
clair ?
- J'étais parti examiner la route. Elle
deviendra bientôt dangereuse et difficile. Aussi étais-je anxieux
de réapprovisionner notre petite réserve de vivres. Je
n'étais pas allé bien loin, cependant, que je rencontrai une paire
d'amis de Rivendell.
- Où est-ce ? demanda
Bilbo.
- N'interrompez pas ! dit Gandalf. Avec de la
chance, vous y arriverez dans quelques jours, maintenant, et vous
découvrirez tout ce qu'il y a à savoir à ce sujet. Je
disais donc que j'avais rencontré deux des gens d'Elrond. Ils se
hâtaient, par crainte des trolls. Ce sont eux qui m'apprirent que trois de
ces trolls étaient descendus de la montagne et s'étaient
installés dans les bois non loin de la route. Après avoir fait
fuir les gens de la région, ils guettaient les étrangers. J'eus
aussitôt l'impression que ma présence était
nécessaire. Regardant en arrière, je vis au loin un feu, et
j'allai dans cette direction. Vous savez la suite. Mais je vous en prie, faites
plus attention la prochaine fois, sans quoi nous n'arriverons jamais nulle
part !
- Merci ! dit Thorïn.
Ils ne chantèrent ni ne racontèrent d'histoires, ce
jour-là, malgré l'amélioration du temps ; non plus que
le lendemain ni le surlendemain. Ils avaient commencé de sentir que le
danger n'était pas loin, de part et d'autre de leur route. Ils campaient
sous les étoiles et leurs chevaux avaient plus à manger
qu'eux-mêmes car, s'il y avait abondance d'herbe, il n'y avait pas
grand-chose dans leurs sacs, compte tenu même de ce qu'ils avaient pris
aux trolls. Un matin, ils passèrent à gué en un endroit
large et peu profond, tout écumant et rempli du bruit des cailloux.
L'autre rive était escarpée et glissante. Quand ils parvinrent au
sommet, menant leurs poneys, ils s'aperçurent que les hautes montagnes
étaient descendues tout près d'eux. Le pied de la plus proche
semblait n'être qu'à une petite journée de trajet. Elle
avait un aspect sombre et lugubre, malgré des plaques de soleil sur ses
flancs bruns, et derrière ses contreforts brillaient les cimes
neigeuses.
- Est-ce là La Montagne ? demanda
Bilbo d'une voix grave, la contemplant avec des yeux ronds.
Il
n'avait jamais rien vu d'aussi grand.
- Bien sûr que
non ! dit Balïn. Ce ne sont que les contreforts des Monts Brumeux, et
il nous faut les franchir d'une façon ou d'une autre, par dessus ou
par-dessous, pour arriver au Pays Sauvage qui est de l'autre côté.
Et il y a encore assez loin, même de là, à la Montagne
Solitaire dans l'Est, où Smaug couche sur notre
trésor.
- Ah ! dit Bilbo.
Et juste
à ce moment il se sentit plus las qu'il n'avait jamais été
auparavant à son souvenir. Il pensait une fois de plus à son
confortable fauteuil au coin du feu dans le petit salon
préféré de son trou de hobbit, et au chant de la
bouilloire. Ce ne serait pas la dernière fois !
Gandalf
avait pris maintenant la tête de la troupe.
- Il ne faut
pas manquer notre route, car nous serions fichus, dit-il. Nous avons besoin de
nourriture, entre autres, et de repos dans une sécurité
raisonnable - et aussi, il est très nécessaire d'aborder les
Monts Brumeux par le bon sentier, sans quoi vous vous perdez et vous serez
obligés de revenir au point de départ pour tout recommencer (si
jamais vous revenez).
Ils lui demandèrent vers où il se
dirigeait, et il répondit :
- Vous êtes
arrivés au bord même du Désert, certains d'entre vous le
savent peut-être. Cachée quelque part devant nous, se trouve la
belle vallée de la Combe Fendue, où vit Elrond dans la
Dernière Maison Simple à l'Ouest des Monts. J'ai envoyé un
message par mes amis, et nous sommes attendus.
Cette nouvelle
était agréable et réconfortante, mais ils n'étaient
pas encore arrivés, et il n'était pas aussi commode qu'il
paraît de trouver la Dernière Maison Simple à l'Ouest des
Monts. Il semblait n'y avoir pas d'arbres, pas de vallées, pas de
collines pour rompre la monotonie du pays qu'ils avaient devant eux : ce
n'était qu'une vaste pente, montant lentement à la rencontre du
pied de la montagne la plus voisine, un large espace couleur de brande et de
rochers éboulés, avec des taches et des pans de vert herbeux ou
moussu qui révélaient la présence possible
d'eau.
La matinée passa, l'après-midi vint ; mais
sur toute la lande silencieuse, il n'y avait aucun signe d'habitation. Ils
devenaient inquiets, car ils voyaient à présent que la maison
pouvait être cachée à peu près n'importe où,
entre eux et les montagnes. Ils tombaient sur des vallées inattendues,
étroites et escarpées, qui s'ouvraient subitement à leurs
pieds, et ils contemplaient d'en haut, surpris de voir sous eux des arbres et de
l'eau courante au fond. Il y avait des petites crevasses qu'ils pouvaient
presque franchir d'un bond, mais qui étaient très profondes et
contenaient des cascades. Il y avait des ravins sombres que l'on ne pouvait ni
sauter ni escalader. Il y avait des fondrières, dont certaines offraient
une vue agréable avec leur verdure parsemée de fleurs hautes et
vives ; mais un poney qui aurait marché là, un chargement sur
le dos, n'en serait jamais ressorti.
La région qui
s'étendait du gué à la montagne était, certes,
beaucoup plus étendue qu'on ne l'aurait cru. Bilbo en était
plongé dans l'étonnement. L'unique sentier était
marqué de pierres blanches, dont certaines petites et d'autres à
demi recouvertes de mousse ou de bruyère. C'était une tâche
très lente que de suivre la piste, même sous la conduite de Gandalf
qui semblait connaître assez bien son chemin.
Sa tête et
sa barbe oscillaient d'un côté et de l'autre, tandis qu'il
cherchait les pierres, et tous le suivaient ; mais il semblait qu'on
n'eût guère approché de la fin de la quête lorsque le
jour commença de manquer. Le moment du thé était depuis
longtemps passé, et il apparaissait que celui du souper ne tarderait pas
à faire de même. Des phalènes voletaient de-ci de-là,
et la lumière devint très faible, la lune n'étant pas
encore levée. Le poney de Bilbo commença à buter sur les
racines et les pierres. On arriva si brusquement au bord d'une brutale
dénivellation que le cheval de Gandalf faillit dévaler la
pente.
- Nous y voici enfin ! cria-t-il.
Et tous
de s'assembler autour de lui et de regarder par-dessus l'arête. Loin en
dessous d'eux, ils virent une vallée. Ils pouvaient entendre la voix
d'une eau qui, dans le fond, coulait en un rapide courant sur un lit
rocheux ; un parfum d'arbres imprégnait l'air ; et il y avait
une lumière de l'autre côté de l'eau en
aval.
Bilbo ne devait jamais oublier la façon dont ils
glissèrent et dégringolèrent dans le crépuscule, le
long du sentier en zigzag, jusque dans la secrète vallée de la
Combe Fendue. L'air se réchauffait au fur et à mesure de la
descente, et l'odeur des pins assoupissait le hobbit, de sorte qu'à tout
moment il branlait la tête et manquait tomber, ou bien il heurtait du nez
l'encolure de son poney. Leur entrain se réveilla à mesure qu'ils
descendaient. Les arbres devenaient des hêtres et des chênes, et une
agréable sensation s'élevait du crépuscule. La
dernière teinte verte s'était presque effacée de l'herbe
quand ils finirent par arriver à une percée, située peu
au-dessus des bords de la, rivière.
- Hum !
ça sent l'elfe ! pensa Bilbo.
Et il leva les yeux vers
les étoiles. Elles luisaient d'un éclat vif et bleuté.
Juste à ce moment, éclata dans les arbres un chant, semblable
à un rire :
Ah ! que faites-vous
Et
où allez-vous
Vos poneys ont besoin d'être ferrés
!
La rivière coule,
Ah, tra la la lally,
Ici
dans la vallée ;
Ah ! que cherchez-vous
Et
où allez-vous ?
Les fagots fument,
Les pains cuisent
!
Ah ! tril-lil-lil-lolly,
La vallée est joyeuse,
Ha ! ha !
Ah ! où allez-vous
Avec vos barbes
dodelinantes,
On ne sait pas, on ne sait pas
Ce qui
amène Mister Baggins
Et Balïn et Dwalïn
Dans
le fond de la vallée
En juin,
Ha ! ha
!
Ah ! resterez-vous,
Où volerez-vous ?
Vos poneys s'égarent !
Le jour est mourant !
Voler
serait folie,
Rester serait joyeux
Pour écouter et
entendre
Jusqu'à la fin de la nuit
Notre air,
Ha ! ha !
Ainsi, riaient-ils et chantaient-ils dans les arbres ; et
sans doute, trouvez-vous cela une assez belle ineptie. Ils s'en moqueraient
d'ailleurs ; ils se contenteraient de rire d'autant plus si vous le leur
disiez. C'était des elfes, naturellement. Bientôt, comme
l'obscurité se faisait plus épaisse, Bilbo les entrevit. Il
adorait les elfes, bien qu'il n 'en rencontrât qu'assez rarement ;
mais il en avait aussi un peu peur. Les nains ne s'entendent pas trop bien avec
eux. Même des nains assez braves comme Thorïn et ses amis les
trouvent sots (idée elle-même très sotte), ou bien sont
ennuyés de leur compagnie. Car certains elfes les taquinent et se moquent
d'eux, surtout de leur barbe.
- Regardez donc, ma foi ! dit
une voix. Bilbo le hobbit à dos de poney, mon cher ! N'est-ce pas
ravissant ?
- Tout à fait étonnamment
merveilleux !
Ils se lancèrent alors dans une autre
chanson, aussi ridicule que celle que j'ai transcrite en entier. Finalement,
l'un d'eux, un garçon de haute taille, sortit des arbres et vint saluer
Gandalf et Thorïn.
- Soyez les bienvenus dans la
vallée ! dit-il.
- Merci ! répondit
Thorïn d'un ton un peu bourru.
Mais Gandalf avait
déjà mis pied à terre, et il se trouvait au milieu des
elfes, avec lesquels il s'entretenait gaiement.
- Vous
êtes un peu hors de votre chemin, dit l'elfe ; c'est-à-dire,
si vous vous dirigez vers le seul sentier qui traverse la rivière et vers
la maison qui est au delà. Nous vous remettrons dans la bonne voie, mais
vous feriez mieux d'aller à pied jusqu'après le pont. Voulez-vous
rester un peu et chanter avec nous, ou préférez-vous pour suivre
tout de suite votre route ? Le souper se prépare là-bas,
dit-il. Je sens les feux de bois pour la cuisson.
Fatigué,
Bilbo aurait bien aimé rester un moment. Le chant des elfes est une chose
à ne pas manquer, en juin, sous les étoiles, pour peu que l'on
s'intéresse à ce genre de chose. Et puis, il aurait bien
aimé avoir une petite conversation personnelle avec ces gens qui
semblaient connaître ses noms et tout ce qui le concernait, quoiqu'il ne
les eût jamais vus. Il pensait que leur opinion sur son aventure pourrait
être intéressante. Les elfes en savent long et sont merveilleux
pour tout ce qui est nouvelles ; ils savent ce qui se passe parmi les gens
du pays aussi vite que la rivière court, ou même plus
vite.
Mais les nains étaient tous partisans de dîner le
plus vite possible et ils ne voulurent pas rester. Ils partirent donc, menant
leurs poneys par la bride jusqu'à ce qu'on les eût amenés
à un bon sentier, et ainsi, en fin de compte, jusqu'au bord même de
la rivière. Elle coulait rapide et bruyante, comme font les
rivières de montagne les soirs d'été, quand le soleil a
donné toute la journée sur la neige bien loin au-dessus. Il n'y
avait qu'un étroit pont de pierre sans parapet, un pont tout juste
suffisant pour le passage d'un poney, et c'est là qu'ils durent traverser
un à un avec une prudente lenteur, chacun conduisant sa monture par la
bride. Les elfes avaient apporté sur la rive de brillantes lanternes, et
ils chantèrent une joyeuse chanson pendant que le groupe effectuait cette
traversée.
- Ne trempez pas votre barbe dans
l'écume, petit père ! crièrent-ils à
Thorïn, courbé presque à quatre pattes. Elle est assez longue
sans qu'il soit nécessaire de l'arroser.
- Faites
attention à ce que Bilbo ne mange pas tous les gâteaux !
clamèrent-ils. Il est trop gros pour passer encore par les trous de
serrure !
- Chut ! chut ! bonnes gens ! et
bonsoir ! dit Gandalf, qui fermait la marche. Les vallées ont des
oreilles, et certains elfes ont des langues par trop joyeuses.
Bonsoir !
Et ainsi, ils arrivèrent enfin tous à la
Dernière Maison Simple, dont ils trouvèrent les portes grandes
ouvertes.
Tout étrange que cela peut paraître, les
choses bonnes à avoir et les jours bons à passer sont tôt
racontés et n'offrent pas grand intérêt ; tandis que
les choses inconfortablement palpitantes, de nature même à donner
le frisson, peuvent faire une bonne histoire et, en tout cas, appellent une
longue narration. Nos amis demeurèrent long temps, une quinzaine au
moins, dans cette hospitalière maison et ils eurent peine à la
quitter. Bilbo serait volontiers resté à jamais - même
en supposant qu'un simple vœu eût pu le ra mener sans aucune
difficulté dans son trou de hobbit. Et pourtant, il n'y a pas grand-chose
à dire de leur séjour.
Le maître de la maison
était un ami des elfes - un de ces personnages dont les
ancêtres figuraient dans les histoires d'avant le commencement de
l'Histoire, les guerres entre les mauvais gobelins, les elfes et les premiers
hommes du Nord. Au temps où se passe notre récit, il existait
encore des gens qui avaient en même temps pour ancêtres des elfes et
des héros du Nord, et Elrond, le maître de la maison, était
leur chef.
Il avait le visage aussi noble et beau qu'un seigneur
elfe, la force d'un guerrier, la sagesse d'un mage ; il était aussi
vénérable qu'un roi des nains, aussi bon que l'été.
Il figure dans bien des contes, mais son rôle dans le récit de la
grande aventure de Bilbo est mince, quoique important, comme vous le verrez si
jamais nous arrivons jusqu'à sa conclusion. Sa maison était
parfaite, que l'on aimât la nourriture, le sommeil, le travail, la
narration d'histoires, le chant, ou que l'on préférât
simplement rester assis à penser, ou encore un agréable
mélange de tout cela. Les choses mauvaises ne pénétraient
pas dans cette vallée.
Je voudrais avoir le temps de vous
raconter quelques-unes des histoires ou de vous chanter une ou deux des chansons
qu'ils entendirent dans cette maison. Tous, et les poneys aussi, se refirent et
prirent une nouvelle vigueur en quelques jours passés là. Leurs
vêtements furent réparés, ainsi que leurs contusions, leur
humeur et leurs espoirs. Leurs sacs furent remplis de provisions et de vivres,
légers à porter, mais assez nourrissants pour les mener
jusqu'à l'autre côté des cols. Les meilleurs conseils
améliorèrent leurs plans. Ainsi arriva la veille du solstice
d'été, et ils devaient partir au premier soleil
matinal.
Elrond savait tout des runes de toute sorte. Ce
jour-là, il examina les épées, qu'ils avaient
emportées du repaire des trolls, et il dit :
- Elles
n'ont pas été fabriquées par les trolls. Ce sont des
épées anciennes, très anciennes, des Hauts Elfes de
l'Ouest, ma famille. Elles furent forgées à Gondolïn pour les
Guerres des Gobelins. Elles doivent venir d'un trésor de dragon ou d'un
butin de gobelin, car cette ville fut détruite il y a des siècles
par les dragons et les gobelins. Cette épée, Thorïn, les
runes la nomment Orcrist, le fendoir à gobelins dans l'ancienne langue de
Gondolïn ; c'était une lame fameuse. Ceci, Gandalf,
était Glamdrin, le marteau à ennemis que portait jadis le roi de
Gondolïn. Gardez-les bien !
- Comment sont-elles
venues entre les mains des trolls, je me demande ? dit Thorïn,
examinant son &eacut