Bilbo le Hobbit


par J.R.R. TOLKIEN


traduit de l'anglais par Francis LEDOUX


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TABLE DES MATIERES


1. Une réception inattendue


2. Grillade de mouton


3. Courte pause


4. Dans la montagne et sous la montagne


5. Enigmes dans l'obscurité


6. De Charybde en Scylla


7. Un curieux logis


8. Mouches et araignées


9. Tonneaux en liberté


10. Un chaleureux accueil


11. Au seuil de la porte


12. Information secrète


13. Sorti


14. Feu et eau


15. Les nuages s’accumulent


16. Un voleur dans la nuit


17. Les nuées éclatent


18. Le voyage de retour


19. La dernière étape


1 UNE RECEPTION INATTENDUE


Dans un trou vivait un hobbit. Ce n'était pas un trou déplaisant, sale et humide, rempli de bouts de vers et d'une atmosphère suintante, non plus qu'un trou sec, sablonneux, sans rien pour s'asseoir ni sur quoi manger: c'était un trou de hobbit, ce qui implique le confort.


Il avait une porte tout à fait ronde comme un hublot, peinte en vert, avec un bouton de cuivre jaune bien brillant, exactement au centre. Cette porte ouvrait sur un vestibule en forme de tube, comme un tunnel, un tunnel très confortable, sans fumée, aux murs lambrissés, au sol dallé et garni de tapis ; il était meublé de chaises cirées et de quantité de patères pour les chapeaux et les manteaux. Le hobbit aimait les visites. Le tunnel s'enfonçait assez loin, mais pas tout à fait en droite ligne, dans le flanc de la colline - La Colline, comme tout le monde l'appelait à des lieues alentour- et l'on y voyait maintes petites portes rondes, d'abord sur un côté, puis sur un autre. Le Hobbit n'avait pas d'étages à grimper: chambres, salles de bains, caves, dépendences (celles-ci nombreuses), penderies (il avait des pièces entières consacrées aux vêtements), cuisines, salles à manger, tout était de plain-pied et, en fait, dans le même couloir. Les meilleures chambres se trouvaient toutes sur la gauche (en entrant), car elles étaient les seules à avoir des fenêtres, des fenêtres circulaires et profondes, donnant sur le jardin et les prairies qui descendaient au-delà jusqu'à la rivière.


Ce hobbit était un hobbit très cossu, et il s'appelait Baggins. Les Baggins habitaient le voisinage de La Colline depuis des temps immémoriaux et ils étaient très considérés, non pas seulement parce que la plupart d'entre eux étaient riches, mais aussi parce qu'ils n'avaient jamais d'aventures et ne faisaient rien d'inattendu. On savait ce qu'un Baggins allait dire sur n'importe quel sujet sans avoir la peine de le lui demander. Ceci est le récit de la façon dont un Baggins eut une aventure et se trouva dire et faire les choses les plus inattendues. Il se peut qu'il y ait perdu le respect de ses voisins, mais il y gagna... eh bien, vous verrez s'il y gagna quelque chose en fin de compte.


La mère de notre hobbit... Mais qu'est-ce que les hobbits ? Je pense que, de nos jours, une description est nécessaire, vu la raréfaction de leur espèce et leur crainte des Grands, comme ils nous appellent. Ce sont (ou c'étaient) des personnages de taille menue, à peu près la moitié de la nôtre, plus petits donc que les nains barbus. Les hobbits sont imberbes. Il n'y a guère de magie chez eux que celle, tout ordinaire et courante, qui leur permet de disparaître sans bruit et rapidement quand des grands idiots comme vous et moi s'approchent lourdement, en faisant un bruit d'éléphant qu'ils peuvent entendre d'un kilomètre. Ils ont une légère tendance à bedonner ; ils s'habillent de couleurs vives (surtout de vert et de jaune ); ils ne portent pas de souliers, leurs pieds ayant la plante faite d'un cuir naturel et étant couverts du même poil brun, épais et chaud, que celui qui garnit leur tête et qui est frisé ; ils ont de longs doigts bruns et agiles et de bons visages, et ils rient d'un rire ample et profond (surtout après les repas, qu'ils prennent deux fois par jour quand ils le peuvent). Et maintenant vous en savez assez pour la poursuite de notre récit.


Or donc, la mère de ce hobbit - c'est-à-dire Bilbo Baggins- était la fameuse Belladone Took, l'une des trois remarquables filles du Vieux Took, chef des hobbits qui habitaient de l'autre côté de L'Eau, à savoir la petite rivière coulant au pied de La Colline. On disait souvent (dans les autres familles) qu'au temps jadis, l'un des ancêtres Took avait dû épouser une fée. C'était absurde, bien sûr, mais il y avait tout de même chez eux, sans nul doute, quelque chose qui n'était pas entièrement hobbital, et de temps à autre des membres du clan Took se prenaient à avoir des aventures. Ils disparaissaient, et la famille n'en soufflait mot ; mais il n'en restait pas moins que les Took n'étaient pas aussi respectables que les Baggins, bien qu'ils fussent incontestablement plus riches.


Ce n'est pas que Belladone Took ait eu des aventures après être devenue Mme Bungo Baggins. Bungo, le père de Bilbo, construisit pour elle (en partie avec son argent) le plus luxueux des trous de hobbit qui se pût voir sous La Colline, sur La Colline ou de l'autre côté de L'Eau, et ils demeurèrent là jusqu'à la fin de leurs jours. Mais si Bilbo, fils unique de Belladone, ressemblait en tous points par les traits et le comportement à une seconde édition de son solide et tranquille père, il devait avoir pris au côté Took une certaine bizarrerie dans sa manière d'être, quelque chose qui ne demandait qu'une occasion pour se révéler. Cette occasion ne se présenta pas avant que Bilbo ne fût devenu tout à fait adulte ; il avait alors environ vingt-cinq ans ; il habitait dans le beau trou de hobbit qu'avait construit son père et que j'ai décrit plus haut, et, il semblait qu'il s'y fût établi immuablement.


Un matin, il y a bien longtemps, du temps que le monde était encore calme, qu'il y avait moins de bruit et davantage de verdure et que les hobbits étaient encore nombreux et prospères, Bilbo Baggins se tenait debout à sa porte après le petit déjeuner, en train de fumer une énorme et longue pipe de bois qui descendait presque jusqu'à ses pieds laineux (et brossés avec soin). Par quelque curieux hasard, vint à passer Gandalf. Gandalf ! Si vous aviez entendu le quart de ce que j'ai entendu raconter à son sujet (et ce que j'ai entendu ne représente qu'une bien petite partie de tout ce qu'il y a à entendre), aucune histoire, fût-ce la plus extraordinaire, ne vous étonnerait. Histoires et aventures jaillissaient de la façon la plus remarquable partout où il allait. Il n'était pas passé par ce chemin au pied de La Colline depuis des éternités, en fait, pas depuis la mort de son ami le Vieux Took, et les hobbits avaient presque oublié son aspect. Il était parti au delà de La Colline et de l'autre côté de L'Eau pour des affaires personnelles, à l'époque où ils n'étaient que des petits hobbits et des petites hobbites.


Bilbo, qui ne se doutait de rien, ne vit ce matin- là qu'un vieillard appuyé sur un bâton. L'homme portait un chapeau bleu, haut et pointu, une grande cape grise, une écharpe de même couleur par-dessus laquelle sa longue barbe blanche descendait jusqu'à la taille, et d'immenses bottes noires.


- Bonjour ! dit Bilbo.


Et il était sincère. Le soleil brillait et l'herbe était très verte. Mais Gandalf le regarda de sous ses longs sourcils qui dépassaient encore le bord de son chapeau ombreux.


- Qu'entendez-vous par là ? dit-il. Me souhaitez- vous le bonjour ou constatez-vous que c'est une bonne journée, que je le veuille ou non, ou que vous vous sentez bien ce matin, ou encore que c'est une journée où il faut être bon ?


- Tout cela à la fois, dit Bilbo. Et c'est une très belle matinée pour fumer une pipe dehors, par dessus le marché. Si vous en avez une sur vous, asseyez-vous et profitez de mon tabac ! Rien ne presse, nous avons toute la journée devant nous !


Bilbo s'assit alors sur un banc qui se trouvait à côté de sa porte, croisa les jambes et lança un magnifique rond de fumée grise qui s'éleva sans se rompre et s'en alla en flottant par-dessus La Colline.


- Très joli ! dit Gandalf. Mais je n'ai pas le temps de faire des ronds de fumée ce matin. Je cherche quelqu'un pour prendre part à une aventure que j'arrange et c'est très difficile à trouver.


- Je le crois aisément - dans ces parages- ! Nous sommes des gens simples et tranquilles, et nous n'avons que faire d'aventures. Ce ne sont que de vilaines choses, des sources d'ennuis et de désagréments ! Elles vous mettent en retard pour le dîner ! Je ne vois vraiment pas le plaisir que l'on peut y trouver, dit notre M. Baggins.


Et il passa un pouce sous ses bretelles, tout en émettant un nouveau rond de fumée encore plus grand que le précédent. Puis il prit son courrier du matin et se mit à lire, prétendant ne plus prêter attention au vieillard. Il avait décidé que celui-ci n'était pas tout à fait de son bord, et il voulait le voir partir. Mais l'autre ne bougea pas. Il restait appuyé sur son bâton, à regarder le hobbit sans rien dire, jusqu'à ce que Bilbo en ressentît une certaine gène et même quelque irritation.


- Bonjour ! dit-il enfin. Nous ne voulons pas d'aventures par ici, je vous remercie ! Vous pourriez essayer au delà de La Colline ou de l'autre côté de L'Eau.


Il entendait par là que la conversation était terminée.


- A combien de choses vous sert ce mot de « bonjour », fit remarquer Gandalf. Vous voulez maintenant dire que vous désirez être débarrassé de moi et que le jour ne sera pas bon tant que je n'aurai pas poursuivi mon chemin.


- Pas du tout, pas du tout, cher monsieur ! Voyons, je ne crois pas connaître votre nom ?


- Si, si, cher monsieur, et moi, je connais le vôtre, monsieur Bilbo Baggins. Et vous savez le mien, quoique vous ne vous rappeliez pas le rapport qu'il y a entre lui et moi. Je suis Gandalf, et Gandalf, c'est moi ! Comment penser que je vivrais assez pour que le fils de Belladone Took me salue d'un bonjour comme si je vendais des boutons de porte en porte !


- Gandalf, Gandalf ! Dieu du Ciel ! Pas le magicien errant qui donna au Vieux Took une paire de boutons de diamant magiques qui s'agrafaient d'eux-mêmes et ne se défaisaient que sur ordre exprès ? Pas le personnage qui racontait dans les réunions de si merveilleuses histoires de dragons, de géants, de la délivrance de princesses et de la chance inespérée de fils de veuves ? Pas l'homme qui faisait des feux d'artifice si parfaits ! Ah, je me les rappelle, ceux-là ! Le Vieux Took les donnait la veille de la Saint-Jean. Splendides ! Ils s'élevaient comme de grands lis, des gueules de lion ou des cytises de feu et restaient longtemps suspendus dans le crépuscule.


Vous pourrez déjà remarquer que M. Baggins n'était pas aussi prosaïque qu'il se plaisait à le croire, et aussi qu'il aimait beaucoup les fleurs.


- Mon Dieu ! poursuivit-il. Pas le Gandalf qui fut responsable de ce que tant de garçons et de filles bien tranquilles aient pris le large pour de folles aventures ? Cela allait de grimper aux arbres à rendre visite aux elfes - ou à s'embarquer sur des navires pour d'autres rivages ! Dieu me bénisse, la vie était tout à fait inter..., je veux dire qu'à un moment vous avez bien perturbé les choses par ici. Je vous demande pardon, mais je n'avais aucune idée que vous étiez toujours en activité.


- Et où voudriez-vous que je fusse ? dit le magicien. Enfin..., je suis tout de même content de voir que vous vous souvenez un peu de moi. Vous semblez garder un bon souvenir de mes feux d'artifice, en tout cas, et ce n'est pas sans espoir. De fait, en considération de votre vieux grand-père Took et de cette pauvre Belladone, je vous accorderai ce que vous m'avez demandé.


- Je vous demande pardon, mais je ne vous ai rien demandé.


- Si ! Par deux fois maintenant. Mon pardon, je vous l'accorde. En fait, j'irai jusqu'à vous lancer dans cette aventure. Ce sera très amusant pour moi et très bon pour vous - sans compter Ie profit, très probablement, si vous réussissez.


- Je regrette ! je ne veux pas d'aventures, merci. Pas aujourd'hui. Bonjour ! Mais venez prendre le thé - quand vous voudrez ! Pourquoi pas demain ? Venez demain ! Au revoir !


Sur quoi, le hobbit se détourna et se réfugia vivement derrière sa porte ronde et verte, qu'il referma aussi vite que le permettait la politesse. Après tout, les magiciens sont des magiciens.


« Pourquoi, diable , l'ai-je invité à prendre le thé ? » se demanda-t-il, tout en se rendant au garde-manger.


Il venait de prendre son petit déjeuner, mais il pensait qu'un ou deux gâteaux et un verre de quelque chose lui feraient du bien après sa peur.


Cependant, Gandalf était resté debout à la porte et il rit longuement, mais en silence. Après un moment, il s'approcha du vantail et, du fer de son bâton, il traça un signe bizarre dans la belle peinture verte. Puis il s'en fut à grands pas, à peu près au moment où Bilbo achevait son second gâteau et commençait à penser qu'il avait fort bien esquivé les aventures.


Le lendemain, il avait complètement oublié Gandalf. Il n'avait pas très bonne mémoire des choses, à moins de les inscrire sur son agenda, comme ceci Thé Gandalf mercredi. La veille, il était trop agité pour rien faire de la sorte.


Juste avant l'heure du thé, une retentissante sonnerie se fit entendre à la porte, et alors il se souvint ! Il se précipita pour mettre la bouilloire à chauffer, sortir une seconde tasse et un ou deux gâteaux supplémentaires ; puis il courut à la porte.


- Excusez-moi de vous avoir fait attendre ! allait-il dire, quand il vit que ce n'était nullement Gandalf, mais un nain avec une barbe bleue passée dans une ceinture dorée et des yeux très brillants sous son capuchon vert foncé.


Aussitôt la porte ouverte, il entra tout comme s'il fût attendu. Il suspendit son capuchon à la patère la plus proche et dit avec un profond salut


- Dwalïn pour vous servir !


- Bilbo Baggins à votre disposition ! dit le hobbit, trop surpris sur le moment pour poser des questions.


Le silence qui suivit devenant gênant, il ajouta :


- J'étais sur le point de prendre le thé ; venez le partager avec moi je vous en prie.


C'était dit d'un ton peut-être un peu raide, mais il n'y mettait aucune mauvaise intention. Et que feriez-vous si un nain non invité venait suspendre ses effets dans votre vestibule sans un mot d'explication ?


Ils n'étaient pas à table depuis bien longtemps (à peine, en fait, en étaient-ils au troisième gâteau), quand il y eut un nouveau coup de sonnette, plus fort encore que le premier.


- Excusez-moi ! dit le hobbit.


Et il s'en fut répondre à la porte.


- Ainsi vous voilà enfin !


C'était ce qu'il s'apprêtait à dire à Gandalf, cette fois. Mais il n'y avait pas là de Gandalf. A sa place, se tenait sur le seuil un nain d'aspect âgé, avec une barbe blanche et un capuchon écarlate ; et lui aussi entra d'un pas sautillant aussitôt la porte ouverte, tout comme s'il avait été invité.


- Je vois qu'ils ont déjà commencé d'arriver, dit-il en apercevant au portemanteau le capuchon vert de Dwalïn.


Il suspendit à côté son manteau rouge et dit, la main sur le cœur :


- Balïn, pour vous servir !


- Merci ! répondit Bilbo, suffoqué.


Ce n'était pas exactement ce qu'il eût convenu de dire, mais le « ils ont commencé d'arriver » l'avait grandement troublé. Il aimait recevoir des visiteurs, mais il aimait aussi les connaître avant leur arrivée, et il préférait les inviter lui-même. La pensée affreuse lui vint que les gâteaux pourraient manquer et alors - en tant qu'hôte, il connaissait son devoir et s'y tenait, quelque pénible que ce fût - il lui faudrait peut-être s'en passer.


- Venez prendre le thé ! parvint-il à dire en respirant profondément.


- Je préférerais un peu de bière si cela vous est égal, mon bon monsieur, dit Balïn à la barbe blanche. Mais je veux bien du gâteau - du gâteau à l'anis, si vous en avez.


- Des quantités ! répondit Bilbo, à sa propre surprise.


Il s'aperçut en même temps qu'il courait à la cave pour emplir une chope d'une pinte puis à la dépense pour chercher deux magnifiques gâteaux ronds à l'anis qu'il avait fait cuire dans l'après midi comme friandise d'après le dîner.


A son retour, Balïn et Dwalïn bavardaient à table comme de vieux amis (de fait, ils étaient frères). Bilbo posait avec quelque brusquerie la bière et le gâteau devant eux, quand retentit derechef un violent coup de sonnette, puis un autre.


« C'est Gandalf, pour sûr, cette fois », pensa-t-il en courant, haletant dans le couloir.


Mais non ; c'était encore deux nains, tous deux portant des capuchons bleus, des ceintures d'argent et des barbes blondes ; et tous deux avaient à la main un sac d'outils et une pelle. Aussitôt la porte entrebâillée, ils entrèrent en sautillant - Bilbo fut à peine surpris.


- Que puis-je pour vous, mes braves nains...? demanda-t-il.


- Kili, pour vous servir ! dit l'un.


- Fili ! ajouta l'autre, tandis que tous deux rabattaient leur capuchon bleu et s'inclinaient.


- A votre service et à celui de votre famille ! répondit Bilbo, observant cette fois les convenances.


- Je vois que Dwalïn et Balïn sont déjà là, dit Kili. Allons rejoindre la foule.


« La foule ! pensa M. Baggins. Je n'aime pas trop cela. Il faut vraiment que je m'asseye une minute pour rassembler mes esprits et boire quelque chose. »


Il n'avait encore avalé qu'une petite gorgée - dans le coin, tandis que les quatre nains, assis au tour de la table, parlaient de mines, d'or, de difficultés avec les gobelins, de déprédations commises par des dragons et de quantité d'autres choses qu'il ne comprenait pas et qu'il ne désirai pas comprendre, car elles paraissaient beaucoup trop aventureuses - quand, ding-dong-a-ling-dang voilà que sa sonnette retentit derechef, comme si quelque petit hobbit s'évertuait à en arracher la poignée.


- Il y a quelqu'un à la porte ! dit-il, cillant.


- Quatre, m'est avis d'après le son, dit Fili. D'ailleurs, nous les avons vus venir au loin derrière nous.


Le pauvre petit hobbit s'assit dans le vestibule et mit sa tête dans ses mains, se demandant ce qui allait arriver et s'ils allaient tous rester pour dîner. Mors, la sonnette retentit plus fortement que jamais et il dut courir à la porte. Ils n'étaient pas quatre finalement, mais CINQ. Un autre nain était arrivé pendant qu'il se posait des questions dans le vestibule. A peine avait-il tourné le bouton qu'ils étaient tous entrés et qu'ils saluaient en disant l'un après l'autre : « Pour vous servir. » Ils s'appelaient Dori, Nori, Ori, Oïn et Gloïn ; presque aussitôt deux capuchons pourpres, un gris, un brun, et un blanc se trouvèrent suspendus aux patères, et ils allèrent retrouver les autres à la queue leu leu, leurs larges mains enfoncées dans leurs ceintures or ou argent. Cela faisait déjà presque une foule. Certains demandaient de la bière blonde, d'autres de la brune, un du café, et tous des gâteaux ; aussi, le hobbit fut-il très occupé durant un moment.


Un grand pot de café venait d'être installé dans l'âtre, les gâteaux à l'anis avaient disparu et les nains s'attaquaient à une assiette de scones beurrés, quand vint un rude pan-pan sur la belle porte verte du hobbit. Quelqu'un cognait avec une canne !


Bilbo se précipita dans le vestibule, très mécontent, mais en même temps abasourdi et troublé - c'était le mercredi le plus embarrassant de tous ceux dont il eût souvenance. Il ouvrit la porte d'un mouvement si brusque qu'il s'écroulèrent tous l'un sur l'autre à l'intérieur. Encore des nains, quatre de plus ! Et derrière, il y avait Gandalf qui, appuyé sur son bâton, était agité d'un grand rire. Il avait fait une véritable encoche sur la belle porte ; il avait également supprimé, soit dit en passant, la marque secrète qu'il y avait tracée la veille au matin.


- Tout doux ! Tout doux ! dit-il. Ce n'est pas dans votre manière, Bilbo, de faire attendre des amis sur le paillasson, et puis d'ouvrir la porte comme un pistolet à bouchon ! Permettez-moi de vous présenter Bifur, Bofur, Bombur et particulièrement Thorïn !


- Pour vous servir ! dirent Bifur, Bofur et Bombur, alignés.


Ils suspendirent alors deux capuchons jaunes et un vert ; et aussi un bleu ciel avec un long gland d'argent. Ce dernier appartenait à Thorïn, un nain extrêmement important, qui n'était autre, en fait, que le grand Thorïn Oakenshield [1] en personne, lequel était fort mécontent de tomber à plat ventre sur le paillasson de Bilbo avec Bifur, Bofur et Bombur sur le dos. Sans compter que Bombur était énormément gros et lourd. En fait, Thorïn était très hautain, et il ne fit aucune allusion au « service » ; mais le pauvre M. Baggins exprima tant de fois son regret que l'autre finit par grogner :


- C'est sans importance. (Et il cessa de faire grise mine.)


- Eh bien, nous voilà tous arrivés ! dit Gandalf, observant la rangée des treize capuchons - parmi les meilleurs capuchons détachables pour réunions mondaines - suspendus avec son propre chapeau. Voilà une réunion tout à fait joyeuse ! J'espère qu'il reste quelque chose à manger et à boire pour les derniers venus ! Qu'est-ce que cela ? Du thé ! Non, merci. Un peu de vin rouge pour moi s'il vous plaît.


- Pour moi aussi, dit Thorïn.


- Et de la confiture de framboises avec de la tarte aux pommes, ajouta Bifur.


- Et des mince-pies avec du fromage, dit Bofur.


- Et du pâté de porc avec de la salade, dit Bombur.


- Et d'autres gâteaux - de la bière blonde - et du café, si vous le voulez bien, crièrent les autres nains par la porte.


- Mettez aussi quelques oeufs à cuire, vous serez bien brave ! cria Gandalf, tandis que le hobbit s'en allait en clopinant vers ses dépenses. Et n'oubliez pas de sortir le poulet froid et les cornichons.


« On dirait qu'il connaît aussi bien que moi le contenu de mes garde-manger ! » pensa M. Baggins qui, positivement démonté, commençait à se de mander si une affreuse aventure ne venait pas de pénétrer dans sa maison.


Le temps qu'il eût entassé toutes les bouteilles, les plats, les couteaux, les fourchettes, les verres, les assiettes, les cuillers et tout sur de grands plateaux, il se sentit tout transpirant, congestionné et très contrarié.


La peste soit de ces nains ! s'écria-t-il tout haut. Que ne viennent-ils m'aider un peu !


Et voilà que Balïn et DwaIïn étaient à la porte de la cuisine, et Fili et Kili derrière eux ; avant qu'il n'eût pu dire « couteau » ils avaient fait passer les plateaux et deux petites tables dans le salon, où ils disposèrent tout à nouveau.


Gandalf présidait à la réunion, avec les treize nains rangés à la ronde ; et Bilbo s'assit sur un tabouret près de la cheminée pour grignoter un biscuit (il avait perdu tout appétit), tout en s'efforçant de paraître trouver tout cela parfaitement naturel et dépourvu de toute suggestion d'aventure. Les nains mangèrent tant et plus, parlèrent tant et plus, et le temps passait. Enfin, ils repoussèrent leurs chaises, et Bilbo se mit en devoir de rassembler les assiettes et les verres.


- Je pense que vous resterez tous pour dîner ? dit-il sans enthousiasme, de sa voix la plus polie.


- Bien sûr ! dit Thorïn. Et après. Nous n'en aurons terminé qu'assez tard, et il nous faut d'abord de la musique. Allons-y pour débarrasser !


Là-dessus, les douze nains - pas Thorïn qui, vu son importance, resta à parler avec Gandalf - sautèrent sur leurs pieds et firent de grandes piles de tout le matériel. Ils s'en furent ainsi sans attendre des plateaux, balançant d'une main des colonnes d'assiettes, chacune surmontée d'une bouteille, tandis que le hobbit courait après eux, poussant presque des vagissements de peur : « Faites attention, je vous en supplie » et « Ne vous donnez pas la peine, je vous en prie, je peux très bien me débrouiller tout seul ! » Mais les nains se mirent tout simplement à chanter.


Ebréchez les verres et fêlez les assiettes !
Emoussez les couteaux et tordez les fourchettes !
Voilà exactement ce que déteste Bilbo Baggins -
Brisez les bouteilles et brûlez les bouchons !

Coupez la nappe et marchez dans la graisse !
Versez le lait sur le sol de la dépense !
Laissez les os sur le tapis de la chambre !
Eclaboussez de vin toutes les portes !

Déversez les pots dans une bassine bouillante,
Martelez-les d'une perche broyante ;
Et, cela fait, s'il en reste d'entiers,
Envoyez-les rouler dans le vestibule !

Voilà ce que déteste Bilbo Baggins !
Aussi, attention ! Attention aux assiettes !

Et, bien sûr, ils ne firent aucune de toutes ces affreuses choses ; tout fut enlevé et mis en sûreté avec la rapidité de l'éclair, tandis que le hobbit tournait en rond au milieu de la cuisine, s'efforçant d'observer leurs mouvements. Puis, ils revinrent et trouvèrent Thorïn en train de fumer sa pipe, les pieds sur la galerie du foyer. Il lançait les plus énormes ronds de fumée et, où qu'il leur dît d'aller, les ronds obéissaient : dans la cheminée, derrière la pendule, sous la table ou en grands cercles autour du plafond ; mais, où que ce fût, ils n'étaient pas assez rapides pour échapper à Gandalf. Pouf ! il envoyait un plus petit rond de fumée de sa courte pipe de terre juste au travers de chacun de ceux de Thorïn. Et puis les ronds de Gandalf devenaient verts et revenaient flotter au-des sus de la tête du magicien. Il en avait déjà un nuage autour de lui et, dans la faible lumière, cela lui donnait une apparence étrange de sorcier. Bilbo s'immobilisa pour regarder - il adorait les ronds de fumée - mais il ne tarda pas à rougir de la fierté qu'il avait montrée la veille pour ceux qu'il avait envoyés dans le vent au-dessus de La Colline.


- Et maintenant, de la musique ! dit Thorïn.


Kili et Fili se précipitèrent vers, leurs sacs, d'où ils rapportèrent des petits violons ; Dori, Nori et On sortirent des flûtes de l'intérieur de leur veste ; Bombur apporta du vestibule un tambour ; Bifur et Bofur sortirent aussi, pour revenir avec des clarinettes qu'ils avaient laissées parmi les cannes. Dwalïn et Balïn dirent:


- Excusez-moi, j'ai laissé mon instrument dans le porche.


- Apportez donc aussi le mien ! dit Thorïn.


Ils revinrent avec des violes aussi grandes qu'eux et avec la harpe de Thorïn, enveloppée de toile verte. C'était une magnifique harpe et, quand Thorïn pinça les cordes, la musique commença tout d'un coup, si soudaine et si douce que Bilbo oublia toute autre chose et se trouva transporté dans des régions sombres sous d'étranges lunes, bien au delà de l'Eau et très loin de son trou de hobbit sous La Colline.


L'obscurité entra par la petite fenêtre qui ouvrait sur le côté de La Colline ; la lueur du feu vacilla - on était en avril - mais ils continuaient à jouer, tandis que l'ombre de la barbe de Gandalf oscillait sur le mur.


L'obscurité envahit toute la pièce, le feu finit par s'éteindre, les ombres disparurent, mais ils continuaient à jouer. Et brusquement, l'un après l'autre, ils se mirent à chanter tout en jouant de ces mélodies gutturales que les nains chantent dans les profondeurs de leurs vieilles demeures ; et voici un exemple de leur chant, si tant est que cela puisse y ressembler en l'absence de leur musique :


Loin au delà des montagnes froides et embrumées
Vers des cachots profonds et d'antiques cavernes
Il nous faut aller avant le lever du jour
En quête de l'or pâle et enchanté.

Les nains de jadis jetaient de puissants charmes
Quand les marteaux tombaient comme des cloches sonnantes
En des lieux profonds, où dorment les choses ténébreuses
Dans des salles caverneuses sous les montagnes.

Pour un antique roi et un seigneur lutin,
Là, maints amas dorés et miroitants
Ils façonnèrent et forgèrent, et la lumière ils attrapèrent
Pour la cacher dans les gemmes sur la garde de l'épée.

Sur des colliers d'argent ils enfilèrent
Les étoiles en fleur ; sur des couronnes ils accrochèrent
Le feu-dragon ; en fils torsadés ils maillèrent
La lumière de la lune et du soleil.

Loin au delà des montagnes froides et embrumées
Vers des cachots profonds et d'antiques cavernes
Il nous faut aller avant le lever du jour
Pour réclamer notre or longtemps oublié.

Des gobelets ils ciselèrent là pour eux-mêmes
Et des harpes d'or ; où nul homme ne creuse
Longtemps ils sont restés, et maintes chansons
Furent chantées, inentendues des hommes ou des elfes

Les pins rugissaient sur les cimes,
Les vents gémissaient dans la nuit.
Le feu était rouge, il s'étendait flamboyant ;
Les arbres comme des torches étincelaient de lumière.

Les cloches sonnaient dans la vallée
Et les hommes levaient des visages pâles ;
Alors, du dragon la colère plus féroce que le feu
Abattit leurs tours et leurs maisons frêles.

La montagne fuma sous la lune ;
Les nains, ils entendirent le pas pesant du destin.
Ils fuirent leur demeure pour tomber mourants
Sous ses pieds, sous la lune.

Loin au delà des montagnes froides et embrumées
Vers des cachots profonds et des cavernes obscures,
Il nous faut aller avant le lever du jour
Pour gagner sur lui nos harpes et notre or !

En les entendant chanter, le hobbit sentit remuer en lui l'amour des belles choses faites par le travail manuel, l'adresse et la magie, un amour féroce et jaloux, le désir empreint au cœur des nains. Alors, quelque chose de tookien s'éveilla en lui, et il souhaita aller voir les grandes montagnes, entendre les pins et les cascades, explorer les cavernes et porter une épée au lieu d'une canne. Il regarda par la fenêtre. Les étoiles luisaient au-dessus des arbres dans le ciel noir. Il pensa aux joyaux des nains, scintillant dans des cavernes obscures. Soudain dans la forêt au delà de l'Eau s'éleva une flamme - sans doute quelqu'un allumait-il un feu de bois - et il vit en imagination des dragons pillards s'installer sur sa tranquille Colline pour la mettre toute à feu. Il frissonna ; et, très vite, il redevint M. Baggins de Bag-End, Sous La Colline.


Il se leva, tremblant. Il se sentait une certaine velléité d'aller chercher la lampe et une velléité plus certaine encore d'en faire semblant, d'aller se cacher derrière les tonneaux de bière dans la cave et de n'en point remonter que tous les nains n'en fussent repartis. Il s'aperçut tout à coup que la musique et le chant avaient cessé et que tous le regardaient avec des yeux qui brillaient dans l'obscurité.


- Où allez-vous ? demanda Thorïn, d'un ton qui laissait supposer qu'il devinait les deux aspects de la pensée du hobbit.


- Si j'apportais un peu de lumière ? dit Bilbo d'un ton d'excuse.


- Nous aimons l'obscurité déclarèrent tous les nains d'une seule voix. L'obscurité pour les affaires obscures ! Il y a encore bien des heures d'ici l'aube.


- Bien sûr ! dit Bilbo.


Et il s'assit précipitamment derrière le garde-feu, culbutant avec fracas pelle et tisonnier.


- Chut ! dit Gandalf. Laissez parler Thorïn !


Et voici comment Thorïn entama son discours :


- Gandalf, nains et monsieur Baggins ! Nous voici tous réunis dans la maison de notre ami et compagnon-conspirateur ce très excellent et audacieux hobbit - puisse le poil de ses pieds ne jamais tomber ! Louange à son vin et à sa bière !...


Il s'arrêta pour reprendre son souffle et attendre une remarque polie de la part du hobbit, mais les compliments n'avaient pas le moindre effet sur le pauvre Bilbo Baggins, qui agitait les lèvres en protestation contre l'appellation d'audacieux et, pis encore, de compagnon-conspirateur, encore qu'aucun son ne sortît tant il était réduit à quia. Thorïn poursuivit donc :


- Nous nous sommes réunis pour discuter de nos plans, de nos voies et moyens, de la politique a suivre. Peu avant le lever du jour nous allons partir pour notre longue expédition, une expédition dont certains d'entre nous - il se peut même aucun (à l'exception de notre ami et conseiller, l'ingénieux magicien Gandalf) - ne reviendront peut-être pas. C'est un moment solennel. Notre objet est bien connu de tous, j'imagine. Mais pour l'estimable M. Baggins et peut-être aussi pour un ou deux des plus jeunes nains (je ne pense pas me tromper en nommant Kili et Fili, par exemple), la situation telle qu'elle se présente exactement en ce moment appelle peut-être une brève explication...


C'était là le style de Thorïn, nain important. Si on lui en avait laissé la liberté, il aurait sans doute continué ainsi tant qu'il aurait eu du souffle, sans rien dire qui ne fût déjà connu de tous. Mais il fut brutalement interrompu. Le pauvre Bilbo ne put en supporter davantage. Au ne reviendront peut-être pas, il sentit monter en lui un cri, lequel cri ne tarda pas à s'échapper comme le sifflet d'une locomotive sortant d'un tunnel. Tous les nains sautèrent en l'air, renversant la table. Gandalf fit jaillir une lumière bleue du bout de sa canne, et, dans son éclat de feu d'artifice, on put voir le pauvre petit hobbit à genoux sur la carpette du foyer, tremblant comme une gelée fondante. Puis il s 'écroula tout de son long sur le sol, criant sans arrêt : « Foudroyé, je suis foudroyé ! » Et ce fut tout ce qu'on put tirer de lui pendant un long moment. On s'en débarrassa donc en le portant sur le sofa du salon, où on le laissa avec une boisson à côté de lui, et tous retournèrent à leur sombre affaire.


- Quel garçon émotif, dit Gandalf, tandis qu'ils reprenaient place. Il a parfois de curieuses crises, mais c'est un des meilleurs, oui, un des meilleurs - aussi féroce qu'un dragon affamé.


Si vous avez jamais vu un dragon affamé, vous concevrez que ce n'était là qu'exagération poétique, appliquée à n'importe quel hobbit, fût-ce même l'arrière-grand-oncle du Vieux Took, Bullroarer[2], lequel était si énorme (pour un hobbit) qu'il pouvait monter un cheval. Il avait chargé les rangs des gobelins du Mont Gram à la Bataille des Champs Verts et fait sauter la tête de leur roi Golfimbul d'un coup de gourdin. Laquelle tête avait volé cent mètres dans l'air pour retomber dans un terrier de lapin ; et c'est ainsi que fut gagnée la bataille, tout en même temps que fut inventé le jeu de golf.


Mais cependant, le descendant plus doux de Bullroarer se remettait dans le salon. Au bout d'un moment et après avoir bu un petit coup, il se coula craintivement jusqu'à la porte du parloir. Voici ce qu'il entendit (c'était Gloïn qui parlait) :


- Hum ! (ou quelque ébrouement de ce genre). Croyez-vous qu'il fera l'affaire ? Gandalf a beau dire que ce hobbit est féroce, c'est possible, mais un seul cri tel que celui-là poussé dans un moment d'excitation suffirait à réveiller le dragon et toute sa famille et nous faire tous tuer. M'est avis qu'il était davantage de peur que d'excitation ! En fait, n'eût été le signe sur la porte, j'aurais été certain que nous avions fait erreur sur la maison. Dès le premier coup d'œil sur le petit bonhomme qui s'agitait tout haletant sur le paillasson, j'ai éprouvé des doutes. Il a davantage l'air d'un épicier que d'un cambrioleur !


M. Baggins tourna alors la poignée et entra. Son côté Took l'avait emporté. Il sentait soudain qu'il se passerait de lit et de petit déjeuner pour être jugé féroce. Quant au « petit bonhomme qui s'agitait sur le paillasson », cela le rendait presque réellement féroce. A maintes reprises, par la suite, le côté Baggins devait regretter ce qu'il faisait à présent, et il devait se dire alors : « Bilbo, tu as été stupide ; tu es entré tout droit pour faire la bêtise. »


- Excusez-moi d'avoir surpris vos derniers mots, dit-il. Je ne prétends pas comprendre de quoi vous parliez, ni votre allusion à des cambrioleurs ; mais je ne crois pas me tromper en pensant (c'était ce qu'il appelait le prendre de haut) que vous me jugez incapable. Il n'y a aucun signe à ma porte - elle a été peinte la semaine dernière - et je suis bien certain que vous vous êtes trompés de maison. Dès que j'ai vu vos drôles de têtes sur le seuil, j'ai eu quelques doutes. Mais faites comme si c'était la bonne. Dites-moi ce que vous voulez, et je tâcherai de l'accomplir, dussé-je marcher d'ici à l'est de l'Est et combattre les sauvages vers dans le Dernier Désert. Un de mes arrière-arrière-grands-oncles, Bullroarer Took autrefois...


- Oui, oui, mais ça, c'était il y a bien longtemps, dit Gloïn. Je parlais de vous. Et je vous assure qu'il y a une marque sur cette porte - le signe habituel dans le métier, ou enfin qui l'était. Cambrioleur désire bon boulot, comportant sensations fortes et rémunération raisonnable, voilà ce qu'elle signifie couramment. Vous pouvez dire chercheur de trésor expert au lieu de cambrioleur, si vous le préférez. C'est ce que font certains. Pour nous, c'est tout un. Gandalf nous avait dit qu'il y avait ici un homme de ce genre qui cherchait un boulot immédiat et qu'il avait ménagé une rencontre ici ce mercredi à l'heure du thé.


- Bien sûr qu'il y a une marque, dit Gandalf, je l'y ai mise moi-même. Pour d'excellentes rai sons. Vous m'aviez demandé de trouver un quatorzième pour votre expédition, et j'ai choisi M. Baggins. Qu'un seul d'entre vous dise que je me suis trompé d'homme ou de maison, et vous pouvez vous en tenir à treize et encourir toute la malchance que vous voudrez, ou retourner à l'extraction du charbon.


Il écrasa Gloïn d'un regard si furieux et menaçant que le nain se tassa sur sa chaise ; et, quand Bilbo fit mine d'ouvrir la bouche pour poser une question, il se tourna et le regarda si sévèrement, projetant en avant ses sourcils broussailleux, que le hobbit referma la bouche en faisant claquer ses dents et garda les lèvres serrées.


- Bon, dit Gandalf. Assez de discussion. J'ai choisi M. Baggins, et cela devrait vous suffire, à tous tant que vous êtes. Si je dis que c'est un cambrioleur, c'est un cambrioleur, ou il le sera le moment venu. Il y a beaucoup plus en lui que vous ne le soupçonnez, et passablement plus qu'il ne le soupçonne lui-même. Vous me remercierez (peut être) un jour. Et maintenant, Bilbo, allez chercher la lampe, que l'on fasse un peu de lumière sur tout cela.


Dans la lumière d'une grande lampe à abat-jour rouge, il étala sur la table un morceau de parchemin qui ressemblait à une carte.


- Ceci fut tracé par Thror, votre grand-père, Thorïn, dit-il en réponse aux questions impatientes des nains. C'est un plan de la Montagne.


- Je ne vois pas trop en quoi cela pourra nous aider, dit Thorïn d'un air déçu, après y avoir jeté un coup d'œil. J'ai assez bon souvenir de la Montagne et de la région environnante. Et je sais où se trouvent Miroton et la Lande Desséchée, où se reproduisent les grands dragons.


- Sur la Montagne est marqué en rouge un dragon, dit Balïn, mais il sera assez facile de le trouver sans cela, si jamais nous arrivons jusque-là.


- Il y a un point que vous n'avez pas remarqué, dit le magicien, et c'est l'entrée secrète. Vous voyez cette rune sur le côté ouest et la main qui la distingué des autres runes ? Elle marque un passage caché vers les Salles Inférieures.


- Il a pu être secret autrefois, dit Thorïn, mais comment savoir s'il l'est encore ? Le Vieux Smaug a vécu là assez longtemps pour découvrir tout ce qu'il y a à connaître de ces cavernes.


- Peut-être, mais il n'a pu l'utiliser depuis bien des années.


- Pourquoi donc ?


- Parce que le passage est trop petit. « La porte a cinq pieds de haut et trois peuvent passer de front », disent les runes, mais Smaug ne pourrait ramper par un trou de cette dimension, pas même quand il n'était qu'un petit dragon, et certainement pas après avoir dévoré tant de nains et d'hommes de Dale.


- Cela me paraît un très grand trou vagit Bilbo (qui n'avait aucune expérience des dragons, et seulement de trous de hobbits).


Il oublia d'observer le silence, tant son intérêt était de nouveau excité. Il adorait les cartes, et dans son vestibule en était suspendue une grande représentant tout le Pays d'Alentour, sur laquelle étaient tracées en rouge toutes ses promenades favorites.


- Comment pourrait-on tenir une si grande porte secrète pour tous à l'extérieur, hormis le dragon ? demanda-t-il. (Ce n'était qu'un petit hobbit, rappelez-vous.)


- Il y avait bien des manières, dit Gandalf. Mais laquelle a été utilisée pour cette porte-ci, nous ne le saurons qu'en allant voir sur place. D'après les indications de la carte, je penserais qu'il y a une porte fermée, qui a été faite à la ressemblance exacte du flanc de la Montagne. C'est là la méthode habituelle aux nains - je ne pense pas me tromper, n'est-ce pas ?


- C'est tout à fait exact, dit Thorïn.


- Et puis, poursuivit Gandalf, j'ai oublié de mentionner qu'avec la carte il y avait une curieuse petite clef. La voici ! dit-il, tendant à Thorïn une clef d'argent au long canon et aux bouterolles compliquées. Gardez-la soigneusement !


Oui, certes, dit Thorïn.


Et il l'accrocha à une belle chaîne qu'il avait au cou sous sa veste.


- A présent, les choses se présentent sous un meilleur jour. Cette nouvelle améliore grandement les perspectives. Jusqu'à présent, nous n'avions aucune idée claire sur ce qu'il convenait de faire. Nous pensions nous diriger vers l'est jusqu'au Long Lac, avec toute la prudence et le silence possibles. C'est après cela que les difficultés commenceraient...


- Ce ne sera pas tout de suite, pour autant que je connaisse les routes de l'Est, dit Gandalf, l'interrompant.


- De là, nous pourrions remonter le long de la Rivière Courante, continua Thorïn sans prêter attention, et gagner ainsi les ruines de Dale - la vieille ville qui se trouve là, dans la vallée, au pied de la Montagne. Mais nous n'aimons ni les uns ni les autres l'idée de la Porte Principale. La rivière en sort tout droit par le grand à-pic au sud de la Montagne, et c'est aussi par là que sort le dragon - beaucoup trop souvent, à moins qu'il n'ait changé ses habitudes.


- Cela ne servirait à rien, dit le magicien, tout au moins sans un puissant guerrier, pour ne pas dire un Héros. J'ai essayé d'en trouver un, mais les guerriers sont occupés à batailler entre eux dans des pays lointains, et dans cette région les héros sont rares, sinon simplement introuvables. Par ici, les épées sont pour la plupart émoussées, les haches, on s'en sert pour les arbres, et les boucliers servent de berceaux ou de couvercles de plats ; quant aux dragons, ils se trouvent à une distance tout à fait rassurante (et, partant, relèvent de la légende). C'est pourquoi je me suis décidé pour le cambriolage surtout quand j'ai repensé à l'existence de cette Petite porte. Et voici notre petit Bilbo Baggins, le cambrioleur, le cambrioleur choisi et trié sur le volet. Ainsi donc, poursuivons et dressons des plans.


- Bon, dit Thorïn, à supposer que l'expert-cambrioleur nous donne des idées ou fasse des suggestions.


Il se tourna vers Bilbo avec une ironique politesse.


- Je voudrais d'abord en savoir un peu plus long, dit celui-ci, tout confus et intérieurement un peu tremblant, mais, jusque-là, toujours décidé par son côté Took à poursuivre. Je veux dire en ce qui concerne l'or, le dragon et tout ça ; comment est-il venu là, à qui appartient-il, et ainsi de suite ?


- Dieu me bénisse ! dit Thorïn. N'avez-vous pas une carte ? N'avez-vous pas entendu notre chanson ? Et n'avons-nous pas parlé de la chose toutes ces dernières heures ?


- Tout de même, j'aimerais que tout cela soit clair et net, dit-il avec obstination, arborant sa manière positive (d'ordinaire réservée aux gens qui essayaient de lui emprunter de l'argent) et faisant de son mieux pour paraître sage, prudent et expert et être à la hauteur de la recommandation de Gandalf. J'aimerais aussi savoir quels seront les risques, les débours, le temps requis, la rémunération, etc. (par quoi il entendait : « Qu'en retirerai-je ? et rentrerai-je vivant ? »).


- Oh, bon ! dit Thorïn. Il y a longtemps, du temps de mon grand-père Thor, notre famille fut chassée du Grand Nord et elle revint avec tous ses biens et ses outils à cette Montagne marquée sur la carte. Elle avait été découverte par mon lointain ancêtre, Thraïn l'Ancien ; mais alors, ils creusèrent des mines et des tunnels et bâtirent de plus grandes salles et de plus grands ateliers - en plus de cela, je crois qu'ils trouvèrent beaucoup d'or et beaucoup de pierres précieuses aussi. En tout cas, ils devinrent immensément riches et fameux ; mon grand-père devint Roi sous la Montagne et il fut traité avec grand respect par les hommes qui vivaient vers le sud et s'installaient graduellement le long de la Rivière Courante jusqu'à la vallée au pied de la Montagne. Ils édifièrent en ce temps-là l'aimable Dale. Les Rois avaient accoutumé d'appeler nos forgerons et de récompenser très richement même les moins habiles. Les pères nous suppliaient de prendre leurs fils comme apprentis et nous payaient libéralement, surtout en vivres, que nous ne nous souciions jamais de faire pousser ou de nous procurer par nous-mêmes. Somme toute, ce fut pour nous un heureux temps, et le plus pauvre d'entre nous avait de l'argent à dépenser ou à prêter, et le loisir de fabriquer de beaux objets par simple plaisir, sans parler des jouets les plus merveilleux et les plus magiques, tels que l'on n'en trouve plus aujourd'hui dans le monde. Ainsi, les salles de mon grand-père regorgeaient-elles d'armures, de joyaux, de ciselures et de coupes, et le marché aux jouets de Dale était la merveille du Nord.


« Ce fut sans nul doute ce qui attira le dragon. Les dragons volent aux hommes, aux elfes et aux nains l'or et les bijoux, partout où ils peuvent les trouver; et ils conservent leur butin tant qu'ils sont vivants (ce qui est pratiquement à jamais, à moins qu'ils ne soient tués), sans jamais en goûter le tintement d'airain. En fait, ils savent à peine dis cerner un beau travail d'un mauvais, encore qu'ils aient d'ordinaire une bonne idée de la valeur marchande courante ; et ils sont incapables de rien faire par eux-mêmes, fût-ce même réparer une écaille mal assujettie de leur armure. Il y avait en ce temps-là dans le Nord des quantités de dragons, et l'or s'y faisait sans doute rare, alors que tous les nains fuyaient vers le sud ou étaient tués, sans compter que le gaspillage et la destruction commis par les dragons empiraient de jour en jour. Il y avait un ver particulièrement avide, fort et méchant, du nom de Smaug. Un jour, il s'envola et vint dans le Sud. La première annonce que nous en eûmes fut un bruit semblable à celui d'un ouragan en provenance du nord et le grincement et le craquement des pins de la Montagne sous l'assaut du vent. Quelques-uns des nains qui se trouvaient dehors (j'en étais par chance - beau gars aventureux à l'époque, toujours le nez au vent, ce qui me sauva la vie ce jour-là) - or donc, d'une assez grande distance, nous vîmes le dragon se poser sur notre montagne dans une trombe de feu. Puis il descendit la pente et, quand il atteignit les bois, ils se mirent tous à flamber. A ce moment, toutes les cloches de Dale sonnèrent, et les guerriers prirent les armes. Les nains se précipitèrent par leur grande porte ; mais le dragon était là qui les attendait. Aucun ne s'échappa de ce côté. De la rivière s'éleva une grande vapeur ; un brouillard s'étendit sur Dale et du milieu de ce brouillard le dragon fondit sur eux et détruisit la plupart des guerriers - c'était toujours la même malheureuse histoire, trop courante en ce temps-là. Après quoi, il retourna se glisser sous la Porte Principale et fit place nette dans tous les passages, les tunnels, les allées, les caves, les salles et les appartements. Il ne resta plus alors sous la montagne un seul nain vivant, et le ver s'empara de tous nos biens. Sans doute les a-t-il amassés loin à l'intérieur en un seul grand tas dont il se sert comme de lit pour dormir, car c'est la façon des dragons. Par la suite, il prit l'habitude de se glisser la nuit hors de la grande porte et de venir à Dale, d'où il enlevait des gens, particulièrement des jeunes filles, pour les dévorer, jusqu'à ce qu'enfin la ville fût ruinée et tous les habitants morts ou partis. Ce qui se passe là-bas maintenant, je n'en sais rien de précis, mais je suppose que personne ne vit aujourd'hui plus près de la Montagne que l'extrémité du Long Lac.


« Les quelques-uns d'entre nous qui étaient bien à l'extérieur s'assirent pour pleurer en cachette, maudissant Smaug ; et là, nous fûmes rejoints de façon inattendue par mon père et mon grand-père, dont les barbes étaient roussies. Ils avaient un air très sombre, mais ils ne dirent que très peu de chose. Quand je leur demandai comment ils s'étaient échappés, ils m'invitèrent à me taire, me disant que je le saurais en temps utile. Après cela, nous partîmes, et nous dûmes gagner notre vie tant bien que mal en errant dans le pays, nous abaissant parfois jusqu'à la tâche de maréchal- ferrant ou même de mineur. Mais nous n'avons jamais oublié notre trésor volé. Et même aujourd'hui que nous avons mis passablement de côté et que nous ne sommes pas si mal en point, je l'avoue (ici, Thorïn caressa la chaîne d'or qu'il portait au cou), nous entendons toujours le récupérer et faire subir à Smaug, si nous le pouvons, l'effet de nos malédictions.


« Je me suis souvent interrogé sur la façon dont mon père et mon grand-père s'étaient échappés. Je vois maintenant qu'ils devaient disposer d'une porte dérobée, d'eux seuls connue. Mais ils avaient apparemment dressé une carte, et j'aimerais savoir comment Gandalf s'en est emparé, alors qu'elle aurait dû m'échoir, à moi leur héritier légitime.


- Je ne m'en suis pas « emparé », elle m'a été donnée, dit le magicien. Votre grand-père Thror fut tué par Azog le Gobelin dans les mines de Moria, vous vous en souvenez.


- Oui, maudit soit-il, dit Thorïn.


- Et Thraïn, votre père, partit le 21 avril, il y a eu cent ans jeudi dernier, et vous ne l'avez jamais revu depuis lors...


- C'est exact, oui, dit Thorïn.


- Eh bien, votre père m'a remis ceci afin que je vous le donne ; et si j'ai choisi mon propre moment et ma propre façon pour ce faire, vous ne sauriez m'en blâmer, vu la difficulté que j'ai eue à vous trouver. Votre père ne se souvenait pas de son propre nom quand il m'a remis le papier, et il ne m'a jamais dit le vôtre ; de sorte que j'estime, somme toute, mériter des louanges et des remerciements ! Voici le document, dit-il, tendant la carte à Thorïn.


- Je ne comprends pas, dit Thorïn.


Et Bilbo eut le sentiment qu'il aurait aimé dire la même chose. L'explication ne semblait rien expliquer.


- Votre grand-père, reprit le magicien avec lenteur et sévérité, avait donné la carte à son fils pour plus de sécurité avant de se rendre aux mines de Moria. Après la mort de votre grand-père, votre père s'en fut tenter sa chance avec la carte ; et il eut des tas d'aventures des plus pénibles, mais il n'arriva jamais près de la Montagne. Comment il y aboutit, je l'ignore ; toujours est-il que je le trouvai prisonnier dans les cachots du Nécromancien.


- Que diable faisiez-vous là ? demanda Thorïn avec un frisson.


Et tous les nains frémirent.


- N'importe. Je prenais mes renseignements, comme d'ordinaire ; et c'était une vilaine et dangereuse affaire, certes. Même moi, Gandalf, je n 'échappai que de justesse. J'ai essayé de sauver votre père, mais il était trop tard. Il avait perdu la raison ; il divaguait et avait presque tout oublié, hormis la carte et la clef.


- Il y a longtemps que nous avons fait payer les gobelins de Moria, dit Thorïn ; il va nous falloir accorder une pensée au Nécromancien.


- Ne soyez pas absurde ! C'est un ennemi dont le pouvoir est bien au-dessus de tous les nains réunis, pût-on même les rassembler de nouveau des quatre coins du monde. Le seul vœu de votre père était que son fils lût la carte et se servît de la clef. Le dragon et la Montagne sont des tâches plus que suffisantes pour vous !


- Ecoutez ! Ecoutez ! pensa Bilbo qui, par mégarde, prononça ces mots à haute voix.


- Ecoutez quoi ? dirent-ils tous, se tournant soudain vers lui.


Et son trouble fut tel qu'il s'écria :


- Ecoutez ce que j'ai à dire !


- Et qu'est-ce que c'est ? demandèrent-ils.


- Eh bien, je trouve que vous devriez aller du côté de l'Est et examiner un peu les choses. Après tout, il y a cette porte dérobée, et les dragons doivent bien dormir parfois, je suppose. Si vous restez assez longtemps sur le seuil, je suis sûr que vous aurez une idée. Et puis, après tout, je pense que nous avons assez discuté pour ce soir, si vous voyez ce que je veux dire. Que penseriez-vous d'aller se coucher, de partir de bonne heure, etc. ? Je vous donnerai un bon petit déjeuner avant votre départ.


- Avant notre départ, vous voulez dire, je pense, fit Thorïn. N'est-ce pas vous, le Cambrioleur ? Et ne vous revient-il pas de rester, vous, sur le seuil, si ce n'est de passer de l'autre côté de la porte ? Mais je suis d'accord pour le coucher et le petit déjeuner. J'aime avoir six oeufs avec mon jambon quand je pars en voyage : sur le plat, pas pochés, et faites attention à ne pas les crever.


Quand tous les autres eurent commandé leur petit déjeuner, sans le moindre « s'il vous plaît» (ce qui ennuya fort Bilbo), ils se levèrent d'un commun ensemble. Le hobbit dut trouver une place pour chacun ; il remplit toutes ses chambres d'amis, fit des lits sur des fauteuils et des sofas, et, quand il eut enfin casé tout son monde, il gagna son propre petit lit, très fatigué et pas entièrement heureux. Il était une chose qu'il avait bien décidée : c'était de ne pas se soucier de se lever très tôt pour préparer le sacré petit déjeuner de tous les autres. L'influence Took s'effaçait, et il n'était plus bien sûr de partir le lendemain matin pour un voyage quelconque.


Couché dans son lit, il entendait Thorïn qui continuait à fredonner pour lui-même dans la meilleure chambre, voisine :


Loin au delà des montagnes froides et embrumées
Vers des cachots profonds et d'antiques cavernes,
Il nous faut aller avant le lever du jour
Pour trouver notre or longtemps oublié.

Bilbo s'endormit avec cet écho dans les oreilles et il en eut des rêves peu agréables. Ce ne fut que longtemps après le lever du jour qu'il s'éveilla.


2 GRILLADE DE MOUTON


Bilbo sauta à bas de son lit et, après avoir enfilé sa robe de chambre, il se rendit dans la salle à manger. Là, il ne vit personne, mais il y avait tous les signes d'un plantureux déjeuner pris à la hâte. Dans toute la pièce régnait un affreux désordre et, dans la cuisine, il constata la présence de quantité de pots sales. Il semblait que l'on eût usé de la presque totalité de ce qu'il possédait en fait de pots et de casseroles. Le lavage de la vaisselle était tristement réel, et Bilbo fut bien obligé de croire que la réception de la veille ne relevait pas de ses mauvais rêves comme il s'était plu à l'espérer. En vérité, il se sentait plutôt soulagé, tout compte fait, à la pensée qu'ils étaient tous partis sans lui et sans se préoccuper de le réveiller (« mais sans même un merci », pensa-t-il) ; et pourtant, d'un certain côté, il ne pouvait se retenir d'éprouver un brin de déception. Ce sentiment le surprit.


« Ne sois pas stupide, Bilbo Baggins ! se dit-il ; à ton âge, penser à des dragons et à toutes ces fariboles de bout du monde ! »


Il passa donc un tablier, alluma des feux, mit de l'eau à bouillir et fit la vaisselle. Après quoi, il prit un bon petit déjeuner dans la cuisine avant de nettoyer la salle à manger. A ce moment, le soleil brillait ; et la porte de devant, ouverte, laissait pénétrer une tiède brise printanière. Bilbo se mit à siffler avec force et à oublier la soirée de la veille. En fait, il s'asseyait juste devant un second et agréable petit déjeuner dans la salle à manger à côté de la fenêtre ouverte, lorsqu'entra Gandalf.


- Alors, mon cher, dit-il, quand allez-vous vous décider à venir ? On avait parlé d'un départ à l'aube - et vous voilà en train de prendre votre petit déjeuner, ou je ne sais comment vous appelez cela, à 10 heures et demie ! Ils vous ont laissé le mot, parce qu'ils ne pouvaient attendre.


- Quel mot ? dit le pauvre Baggins, tout en émoi.


- Par les Grands Eléphants ! s'écria Gandalf, vous n'êtes pas dans votre assiette, ce matin - vous n'avez même pas épousseté la cheminée !


- Qu'est-ce que cela a à voir avec la question ? J'ai eu assez à faire avec la vaisselle de quatorze personnes !


- Si vous aviez épousseté la cheminée, vous auriez trouvé ceci glissé sous la pendule, dit Gandalf, tendant à Bilbo une lettre (écrite sur son propre papier, naturellement).


Voici ce qu'il lut :


« Thorïn et Cie au Cambrioleur Bilbo, salut ! Nos plus sincères remerciements pour votre hospitalité, et notre reconnaisante acceptation de votre offre d'assistance technique. Conditions : payement à la livraison, jusqu'à concurrence d'un quatorzième des bénéfices totaux (s'il y en a), tous frais de voyage garantis en tout état de cause ; frais d'enterrement à notre charge ou à celle de nos représentants s'il y a lieu et si la question n'est pas réglée autrement.


« Jugeant inutile de déranger votre repos estimé, nous sommes partis en avant pour faire les préparatifs requis, et nous attendrons votre personne respectée à l'auberge du Dragon Vert, Près de L'Eau, à 11 heures précises. Comptant sur votre ponctualité,


Nous avons l'honneur d'être   vos profondément dévoués, Thorïn et Cie. »


- Cela ne vous laisse que dix minutes. Il vous faudra courir, dit Gandalf.


- Mais..., fit Bilbo.


- Il n'y a pas le temps, dit le magicien.


- Mais..., répéta Bilbo.


- Pas le temps pour cela non plus ! Ouste !


Jusqu a la fin de ses jours, Bilbo ne devait jamais se rappeler comment il s'était trouvé dehors, sans chapeau, sans canne, sans argent, sans rien de ce qu'il prenait généralement pour sortir ; il avait laissé son second petit déjeuner à demi consommé, la vaisselle aucunement faite, ayant fourré ses clefs dans la main de Gandalf, il avait dévalé le chemin de toute la vitesse de ses pieds poilus, passé devant le grand Moulin, traversé L'Eau et poursuivi sur une bonne demi-lieue.


Il était bien essoufflé, en arrivant à Près de L'Eau comme 11 heures sonnaient, et il constata alors qu'il avait oublié son mouchoir !


- Bravo ! s'écria Balïn qui, du seuil, surveillait la route.


A ce moment, tous les autres tournèrent le coin, venant du village. Ils étaient montés sur des poneys, dont chacun était chargé de tout un attirail de bagages, ballots, paquets. Il y en avait un très petit, apparemment destiné à Bilbo.


- En selle, tous les deux, et partons ! dit Thorïn.


- Je suis navré, dit Bilbo, mais je suis venu sans chapeau, je n'ai pas de mouchoir et je n'ai pas d'argent. Je n'ai trouvé votre mot qu'à 10 h 45, pour être précis.


- Ne soyez pas précis, dit Dwalïn, et ne vous en faites pas ! Il vous faudra vous passer de mouchoir et de bien d'autres choses avant d'arriver au terme du voyage. Quant au chapeau, j'ai dans mes bagages un capuchon et une cape de rechange.


Et voilà comment ils partirent de l'auberge, par un beau matin juste avant le mois de mai, au petit trot de poneys bien chargés ; et Bilbo portait un capuchon vert foncé (un peu délavé par les intempéries) et une cape de même couleur, empruntés à Dwalïn. Ils étaient trop grands pour lui, et il avait un air assez comique. Ce que son père Bungo aurait pensé de lui, je n'ose pas y songer. Sa seule consolation était de ne pouvoir être pris pour un nain, puisqu'il n'avait pas de barbe.


Ils n'avaient pas parcouru beaucoup de chemin que parut Gandalf, splendidement monté sur un cheval blanc. Il apportait une provision de mouchoirs, ainsi que la pipe et le tabac de Bilbo. Aussi, après cela, le groupe poursuivit son chemin tout à fait gaiement ; on raconta des histoires, on chanta des chansons en chevauchant toute la journée, hormis naturellement les arrêts pour les repas. Ceux-ci ne se produisaient pas tout à fait aussi souvent que Bilbo l'eût souhaité, mais il commençait cependant à trouver que les aventures n'étaient pas si désagréables, après tout.


On avait commencé par traverser une région de hobbits, un pays convenable habité par d'honnêtes gens, avec de bonnes routes, quelques auberges et de temps à autre un nain ou un fermier, se rendant d'un pas tranquille à ses affaires. Puis, on était arrivé à des contrées où les gens usaient d'un langage étrange et chantaient des chansons que Bilbo n'avait jamais entendues. Et maintenant on avait pénétré loin à l'intérieur des Terres Solitaires, où on ne voyait plus personne, où il n'y avait plus d'auberges et où les routes devenaient franchement mauvaises. Non loin devant eux, s'élevaient, de plus en plus haut, de mornes collines, couvertes d'arbres noirs. Certaines étaient couronnées de vieux châteaux à l'air sinistre, comme s'ils avaient été construits par de mauvaises gens. Tout révélait un aspect sombre, car le temps avait pris mauvaise tournure. Jusque-là, il avait été aussi beau qu'il peut l'être au mois de mai, comme dans des contes joyeux ; mais à pré sent, il faisait froid et humide. Dans les Terres Solitaires, ils avaient dû camper quand ils le pouvaient, mais au moins y faisait-il sec.


- Dire que ce sera bientôt juin, grogna Bilbo, qui barbotait derrière les autres dans un sentier fort boueux.


Le moment du thé était passé ; il pleuvait à verse, comme il avait fait tout le long de la journée ; son capuchon lui dégouttait dans les yeux, sa cape était saturée d'eau ; le poney était fatigué et bronchait sur les pierres ; les autres étaient trop maussades pour parler.


« Et je suis sur que la pluie s'est infiltrée dans les vêtements secs et dans les sacs de provisions, pensa Bilbo. La peste soit de la cambriole et de tout ce qui y touche ! Je voudrais bien être chez moi, au coin du feu, dans mon gentil trou, avec la bouilloire en train de commencer à chanter ! »


Ce ne devait pas être la dernière fois qu'il se disait cela !


Les nains continuaient cependant à trotter, sans jamais se retourner ni prêter attention au hobbit. Quelque part derrière les nuages gris, le soleil avait dû se coucher, car il commençait à faire sombre, tandis qu'ils descendaient dans une vallée profonde, au fond de laquelle coulait une rivière. Le vent se leva, et les saules, le long des rives, se courbaient en gémissant. Heureusement, la route passait sur un vieux pont de pierre, car la rivière, enflée par les pluies, descendait impétueusement des collines et des montagnes du Nord.


Quand ils eurent traversé, il faisait presque nuit. Le vent dispersa les nuages gris, et une lune vagabonde parut au-dessus des collines parmi les lambeaux flottants. Ils s'arrêtèrent alors et Thorïn murmura quelque chose au sujet du souper :


- Et où trouver un coin sec pour dormir ?


Ce fut à ce moment seulement qu'ils s'aperçurent de l'absence de Gandalf. Jusque-là, il les avait accompagnés tout du long, sans jamais dire s'il prenait part à l'expédition ou s'il leur faisait juste un bout de conduite. Il avait tenu la tête pour ce qui était de manger, de parler et de rire. Mais maintenant, il avait tout simplement disparu !


- Et précisément au moment où un magicien aurait été le plus utile ! grognèrent Dori et Nori (qui partageaient les vues du hobbit sur la nécessité de repas abondants et fréquents).


Ils décidèrent finalement de camper là où ils se trouvaient. Ils gagnèrent un bouquet d'arbres et, bien qu'à cet abri le terrain fût plus sec, le vent faisait tomber les gouttes des feuilles et le ruissellement était extrêmement désagréable. Et la malice semblait avoir gagné le feu. Les nains peuvent faire du feu à peu près n'importe où avec à peu près n'importe quoi, qu'il y ait du vent ou non ; mais ce soir-là, ils n'y parvinrent pas, même pas Oïn et Gloïn, qui étaient particulièrement experts.


Et puis, l'un des poneys, prenant peur sans raison, fit haut le pied et se précipita dans la rivière avant qu'on ne pût le rattraper. Pour l'en ressortir, Fili et Kili furent bien près de se noyer, tandis que tout le bagage qu'il portait était arraché de son dos. Naturellement, c'était surtout de la nourriture, et il resta bien peu de chose pour le dîner et moins encore pour le petit déjeuner.


Les voilà donc assis, maussades, mouillés et marmonnant, tandis qu'Oïn et Gloïn persistaient dans leurs efforts pour allumer le feu et se querellaient à ce sujet. Bilbo méditait tristement sur ce que les aventures ne consistent pas toujours en promenades à dos de poney dans le soleil de mai, quand Balïn, leur guetteur attitré, s'écria :


- Il y a une lumière là-bas !


Une colline s'élevait à quelque distance, avec des arbres, par endroits assez épais. Du milieu de la masse sombre, ils virent alors briller une lumière rougeâtre à l'aspect réconfortant, comme d'un feu ou de torches clignotantes.


Après un moment de contemplation, ils se mirent à discuter. Les uns disaient « non », d'autres « oui ». Certains déclarèrent qu'il n'y avait qu'à aller voir et que tout valait mieux qu'un maigre souper, un petit déjeuner plus maigre encore et des vêtements humides pour la nuit entière.


D'autres répondirent :


- Ces régions sont assez peu connues, et elles sont trop proches des montagnes. Les voyageurs viennent rarement par ici, à présent. Les vieilles cartes ne sont d'aucune utilité : les choses ont changé en mal, et la route n'est pas gardée. Ils ont même à peine entendu parler du roi dans ces parages, et moins vous vous montrerez curieux en les traversant, moins vous risquerez sans doute d'ennuis.


Certains dirent :


- Après tous, nous sommes quatorze.


D'autres demandèrent :


- Où est passé Gandalf ?


Cette remarque, tout le monde la répéta. Et alors la pluie se mit à tomber à torrents plus fort que jamais, et Oïn et Gloïn commencèrent à se battre.


Cela décida de la question :


- Après tout, nous avons avec nous un cambrioleur, dirent-ils.


Et ils décampèrent, poussant leurs poneys (avec toute la prudence voulue) en direction de la lumière. Ils arrivèrent à la colline et furent bientôt dans le bois. Ils commencèrent à grimper, mais on ne voyait aucun sentier tracé susceptible de mener à une maison ou à une ferme ; et, malgré toutes leurs précautions, ils produisaient passablement de bruissements et de craquements (sans compter une bonne dose de bougonnements et de grognements) en passant sous les arbres, dans la nuit noire.


Soudain, la lumière rouge brilla avec grand éclat entre les troncs, à petite distance devant eux.


- C'est maintenant au cambrioleur d'agir, dirent-ils, entendant par là Bilbo.


- Il faut aller voir ce que c'est que cette lumière, à quoi elle sert et s'il n'y a aucun danger, dit Thorïn au hobbit. Sautez et revenez vite si tout va bien. Dans le cas contraire, revenez si vous le pouvez ! Et si vous ne le pouvez pas, poussez deux ululements d'effraie et un de chouette, et nous ferons ce que nous pourrons.


Bilbo dut partir, sans même pouvoir expliquer qu'il ne savait pas plus ululer, fût-ce une seule fois, à la manière d'aucune sorte de hibou qu'il n'aurait pu voler comme une chauve-souris. Mais en tout cas, les hobbits peuvent se déplacer dans les bois sans faire de bruit, sans faire le moindre bruit. Ils en sont fiers et Bilbo avait marqué à plusieurs reprises au cours de leur randonnée son dédain pour ce qu'il appelait « tout ce boucan de nains », quoique, je le suppose, ni vous ni moi n'aurions rien remarqué par une nuit venteuse, toute la cavalcade eût-elle passé à deux pieds de distance. Pour ce qui était de Bilbo, tandis qu'il avançait d'un pas compassé vers la lumière rouge, je pense que pas même une belette n'aurait bougé un poil de sa moustache. Il arriva donc, naturellement, jusqu'au feu - car c'en était un - sans déranger quiconque. Et voici ce qu'il vit.


Trois personnages de très forte carrure étaient assis autour d'un très grand feu de bûches de hêtre. Ils faisaient rôtir du mouton sur de longues broches de bois et léchaient la sauce sur leurs doigts. Une bonne et appétissante odeur se répandait alentour. Ils avaient aussi à portée de la main un tonneau de bonne boisson, et ils buvaient dans des pichets. Mais c'était des trolls. Manifestement des trolls, Même Bilbo pouvait le voir, en dépit de sa vie passée bien à l'abri : à leur grande et lourde face, à leur taille et à la forme de leurs jambes, sans parler de leur langage, qui n'était pas du tout, mais là, pas du tout celui des salons.


- Du mouton hier, du mouton aujourd'hui et, le diable m'emporte ! ça m'a tout l'air de devoir être encore du mouton demain, dit un des trolls.


- Pas un sacré morceau de chair humaine depuis je ne sais combien de temps, dit le second. A quoi, bon Dieu ! pouvait penser William pour nous amener par ici, je me l'demande ; et la boisson va manquer, qui pis est, continua-t-il, poussant le coude de William qui prenait une lampée de son pichet.


William s'engoua :


- Ferme ça ! dit-il aussitôt qu'il le put. Tu vas pas espérer que les gens vont toujours rester là uniquement pour se faire manger par toi et par Bert. A vous deux, vous avez dévoré un village et demi depuis qu'nous sommes descendus des montagnes. Combien qu't'en veux encore ? Et la chance nous a pas mal servis, alors qu't'aurais dû dire : « Merci, Bill, pour un bon morceau de mouton gras de la vallée comme celui-ci. »


Il mordit à belles dents dans un gigot qu'il rôtissait et s'essuya les lèvres sur sa manche.


« Oui, je crains que ce ne soient là les façons des trolls, même les monocéphales. » Ayant entendu tout cela, Bilbo aurait dû faire immédiatement quelque chose. Soit retourner sans bruit avertir ses amis qu'il y avait là trois trolls de bonne dimension et assez mal disposés, tout prêts sans doute à goûter du nain, voire du poney rôti pour changer ; soit s'exercer à un bon et rapide cambriolage. Un cambrioleur de premier ordre, légendaire, aurait à ce moment fait les poches des trolls - ce qui vaut presque toujours la peine, quand on y peut arriver ; il aurait chipé le mouton même sur les broches, dérobé la bière, et s'en serait allé sans être remarqué. D'autres, plus positifs, mais doués de moins d'amour-propre professionnel, auraient peut-être planté un poignard dans le corps de chacun d'eux avant qu'ils ne s'en fus sent aperçus. Après quoi, on aurait passé joyeusement la nuit.


Bilbo le savait. Il avait beaucoup lu sur des choses qu'il n'avait jamais vues ou jamais faites. Il était extrêmement alarmé et aussi dégoûté ; il se serait voulu à mille lieues de là - et pourtant quelque chose l'empêchait de retourner tout droit, les mains vides, auprès de Thorïn et Cie. Il resta donc là, hésitant, dans l'ombre. De tous les procédés de cambriolage dont il avait connaissance, le vol à la tire dans les poches des trolls lui sembla présenter le moins de difficultés ; aussi, finit-il par se glisser derrière un arbre, juste dans le dos de William.


Bert et Tom s'en furent au tonneau. William prenait encore un pot. Bilbo rassembla alors tout son courage et mit sa petite main dans l'énorme poche de William. Il y avait là un porte-monnaie, pour Bilbo aussi grand qu'un sac : « Ha ! voilà toujours un commencement ! » pensa-t-il, s'échauffant pour son nouveau travail, tandis qu'il tirait soigneusement l'objet.


C'était bien un commencement ! Les porte-monnaie de trolls ont de la malice, et celui-ci ne faisait pas exception.


- Holà, qui êtes-vous ? fit-il d'un ton aigu, comme il sortait de la poche.


- Crénom ! Regarde un peu ce que j'ai attrapé, Bert ! dit William.


- Qu'est-ce que c'est ? dirent les autres, s'approchant.


- Du diable si je le sais ! Qu'est-ce que t'es ?


- Bilbo Baggins, un camb... un hobbit, dit le pauvre Bilbo, tremblant de tous ses membres et se demandant comment faire des bruits de chouette avant d'être étranglé.


- Un cambunhobbit ? s'écrièrent-ils un peu saisis.


Les trolls ont l'esprit assez lent et ils se méfient énormément de toute nouveauté.


- Qu'est-ce qu'un cambunhobbit a à voir dans ma poche, de toute façon ? dit William.


- Et ça se cuit-il ? demanda Tom.


- Tu peux toujours essayer, dit Bert, ramassant une brochette.


- Une fois dépiauté et désossé, il ne ferait pas plus d'une bouchée, fit remarquer William, qui avait déjà bien dîné.


- Peut-être qu'y en a d'autres comme lui dans les environs et qu'on pourrait faire un pâté, suggéra Bert. Dites donc, y en a-t-il d'autres de votre espèce en train de fureter dans les bois, sale petit lapin ? ajouta-t-il, les yeux fixés sur les pieds poilus du hobbit.


Et, le ramassant par les orteils, il se mit à le secouer.


- Oui, des quantités, répondit Bilbo, avant de s'être rappelé qu'il ne devait pas trahir ses amis. Non, pas du tout, pas un seul, enchaîna-t-il.


- Qu'est-ce que tu veux dire ? dit Bert, le tenant à l'endroit par les cheveux, cette fois.


- Ce que je dis, fit Bilbo, haletant. Et, je vous en prie, ne me faites pas cuire, mes bons messieurs ! Je suis un excellent cuisinier moi-même, et je cuis mieux que je ne cuis, si vous voyez ce que je veux dire. Je vous ferai de la succulente cuisine, un petit déjeuner parfaitement merveilleux, si seulement vous voulez bien ne pas me prendre pour souper.


- Pauvre petit bonhomme, dit William (Il avait déjà avalé tout ce qu'il pouvait contenir ; et il avait aussi pris une grande quantité de bière). Le pauvre petit bonhomme ! Laissez-le aller !


- Pas avant qu'il ne nous ait expliqué ce qu'il entend par des quantités et pas du tout, déclara Bert. Je ne tiens nullement à avoir la gorge tranchée pendant mon sommeil ! Tenez-lui les pieds dans le feu jusqu'à ce qu'il parle !


- Je veux pas de ça, dit William. C'est moi qui l'ai attrapé, de toute façon.


- T'es un gros imbécile, William, dit Bert, ce n'est pas la première fois que je te le dis.


- Et toi, t'es un butor !


- Ça, j'vais pas accepter ça de ta part, Bill Huggins, dit Bert, mettant son poing dans l'œil de William.


Il y eut alors une magnifique bagarre. Il restait tout juste assez de présence d'esprit chez Bilbo, quand Bert le laissa tomber à terre, pour s'écarter à quatre pattes de sous leurs pieds avant qu'ils ne fussent occupés à se battre comme des chiens et à se traiter à voix très forte de tous les noms parfaitement véridiques et applicables. Bientôt, ils furent étroitement enlacés et ils roulèrent presque dans le feu, ruant et cognant, tandis que Tom les fouettait avec une branche pour les ramener à la raison - ce qui ne faisait naturellement que les rendre plus furieux encore.


C'eût été pour Bilbo le moment de filer. Mais ses pauvres petits pieds avaient été fortement écrasés dans la large patte de Bert, il n'avait plus de souffle dans le corps et la tête lui tournait ; de sorte qu'il resta un moment à panteler juste en dehors du cercle de lumière du feu.


En plein milieu de la lutte survint Balïn, Les nains avaient entendu de loin des bruits et, après avoir attendu un moment le retour ou le ululement de Bilbo, ils étaient partis l'un après l'autre en rampant le plus silencieusement possible vers la lumière. A peine Tom eut-il vu paraître Balïn qu'il poussa un affreux hurlement. Les trolls détestent tout simplement la vue des nains (quand ils ne sont pas cuits). Bert et Bill arrêtèrent instantanément le combat pour s'écrier :


- Un sac, Tom, vite !


Avant que Balïn, qui se demandait où, dans toute cette confusion, se trouvait Bilbo, se rendît compte de ce qui se passait, un sac lui enveloppa la tête, et il fut à terre.


- Il y en a d'autres à venir, où je me trompe fort, dit Tom. Des quantités et pas comme lui, que c'est. Pas des cambunhobbits, mais des quantités de ces nains. Voilà à peu près comment ça se présente !


- J'ai idée que t'as raison, dit Bert ; et on f'rait mieux de sortir de la lumière.


Ce qu'ils firent. Tenant à la main les sacs dont ils se servaient pour emporter le mouton et autre butin, ils attendirent dans l'ombre. Au fur et à mesure que les nains arrivaient et regardaient avec surprise le feu, les pots renversés et le mouton rongé, crac ! un vilain sac puant leur enserrait la tête et ils étaient jetés à terre. Bientôt, Dwalïn et Balïn furent étendus côte à côte, Fili et Kili ensemble, Dori, Nori et Ori en tas, et Oïn, Gloïn, Bifur, Bofur et Bombur, inconfortablement empilés près du feu.


- Voilà qui leur apprendra ! dit Tom.


Car Bifur et Bombur leur avaient donné beau coup de mal, se battant comme des forcenés, comme font les nains quand ils sont acculés.


Thorïn arriva en dernier - et il ne fut pas pris à l'improviste. Il s'attendait à quelque mauvais tour, et il n'avait pas besoin de voir les jambes de ses amis dépassant de sacs pour lui indiquer que les choses n'allaient pas pour le mieux. Il resta à distance dans l'ombre, se demandant :


« Qu'est-ce que tout ce tintouin ? Qui donc a mal mené mes gens ? »


- Ce sont les trolls ! répondit de derrière un arbre Bilbo, que les autres avaient complètement oublié. Ils sont cachés dans les fourrés avec des sacs.


- Ah, vraiment ? dit Thorïn,


Et il bondit jusqu'au feu avant qu'ils n'eussent pu lui sauter dessus. Il saisit une grande branche, tout enflammée à un bout : et Bert reçut ce bout dans l'œil avant d'avoir pu s'écarter. Cela le mit hors de combat pour un moment. Bilbo fit de son mieux. Il attrapa une jambe de Tom - tant bien que mal, car elle avait l'épaisseur d'un jeune tronc d'arbre - mais il fut envoyé virevolter sur le haut des buissons quand Tom décocha des coups de pied dans le feu pour projeter les étincelles dans la figure de Thorïn.


En retour, Tom reçut la branche dans les dents et il perdit une de celles de devant, ce qui lui fit pousser un beau hurlement. Mais juste à ce moment, William, s'approchant par-derrière, jeta un sac sur la tête de Thorïn et jusqu'à ses pieds. Et ainsi, la lutte prit fin. Ils se trouvaient dans un beau pétrin, maintenant : tous proprement fi- celés dans des sacs, avec trois trolls furieux (dont deux avaient le souvenir cuisant de brûlures et de contusions), assis à côté et discutant pour sa voir s'ils devaient les rôtir à petit feu, les hacher menu pour les faire bouillir ou simplement s'asseoir sur l'un après l'autre pour les réduire en gelée ; tandis que Bilbo restait terré dans un buisson, les vêtements et la peau déchirés, sans oser bouger de peur d'être entendu.


Ce fut alors que Gandalf revint. Mais personne ne le vit. Les trolls venaient de décider de rôtir les nains tout de suite pour les manger plus tard : l'idée venait de Bert et, après une longue discussion, tous s'y étaient ralliés.


- Pas la peine de les rôtir maintenant, ça prendrait toute la nuit, dit une voix.


Bert crut que c'était celle de William.


- Ne reprends pas toute la discussion, Bill, dit-il ; sans quoi il y faudra en effet toute la nuit.


- Qui donc discute ? dit William, croyant que c'était Bert qui avait parlé.


- Toi, dit Bert.


- Tu mens, dit William.


Et la discussion reprit de plus belle. Finalement, ils décidèrent de hacher menu les nains et de les faire bouillir. Ils sortirent donc une grande marmite noire et tirèrent leurs couteaux.


- On ne peut pas les faire bouillir ! on n'a pas d'eau, et le puits est au diable, dit une voix.


Bert et William crurent que c'était celle de Tom.


- La ferme ! dirent-ils. On n'en finira jamais. Et tu iras chercher l'eau toi-même, si tu l'ouvres encore.


- La ferme toi-même ! dit Tom, qui pensait que c'était la voix de William. Qui discute, sinon toi, je voudrais bien le savoir !


- Tu n'es qu'un benêt, dit William.


- Benêt toi-même ! dit Tom.


Et la discussion reprit de plus belle et se pour suivit plus chaude que jamais, jusqu'à ce qu'enfin ils décident de s'asseoir sur les sacs l'un après l'autre pour les écraser et les faire bouillir ultérieurement.


- Par lequel va-t-on commencer ? dit une voix.


- Le mieux est de commencer par le dernier bonhomme, dit Bert, dont l'oeil avait été endommagé par Thorïn.


Il croyait que c'était Tom qui parlait.


- Ne parle pas tout seul ! dit Tom. Mais si tu veux t'asseoir sur le dernier, fais-le. Lequel est-ce ?


- Celui qu'a des bas jaunes, dit Bert.


- Allons donc, c'est celui qu'a des bas gris, dit une voix semblable à celle de William.


- J'ai bien vu qu'ils étaient jaunes, dit Bert.


- Ils étaient jaunes, dit William.


- Alors pourquoi qu'as dit qu'ils étaient gris ? dit Bert.


- Je n'ai jamais dit ça. C'est Tom qui l'a dit.


- Jamais de la vie ! dit Tom. C'était toi.


- Deux contre un, alors boucle-la ! dit Bert.


- A qui qu'tu causes ? dit William.


- Oh, assez ! dirent Tom et Bert ensemble. La nuit s'avance et l'aube vient de bonne heure. Finissons-en.


- Que l'aube vous saisisse tous et soit pour vous de pierre ! dit une voix qui sonnait comme celle de William.


Mais ce n'était pas elle. Car, juste à ce moment, la lumière parut au-dessus de la colline, et il y eut un puissant gazouillis dans les branches. William ne souffla mot : il avait été pétrifié là, tandis qu'il se baissait ; et Bert et Tom avaient été changés aussi en rocs pendant qu'ils le regardaient. Et ils se dressent encore là à ce jour, tout seuls, à moins que les oiseaux ne perchent sur leur personne ; car, vous le savez sans doute, les trolls doivent se trouver sous terre avant l'aurore, ou ils retournent à la matière des montagnes dont ils sont sortis et ne font plus un mouvement. C'était ce qui était arrivé à Bert, Tom et William.


- Excellent ! dit Gandalf, sortant de derrière un arbre et aidant Bilbo à descendre d'un arbrisseau épineux.


Bilbo comprit alors. C'était la voix du magicien qui avait maintenu la querelle et la zizanie entre les trolls jusqu'à ce que la lumière du jour vint en finir avec eux.


La mesure suivante fut de délier les sacs et de libérer les nains. Ils étaient presque suffoqués et très ennuyés : ils n'avaient éprouvé aucun plaisir à être couchés là et à entendre les trolls discuter de leur rôtissage, de leur réduction en bouillie ou de leur hachement menu. Pour les satisfaire, Bilbo dut raconter deux fois de suite ses aventures.


- Ce n'était pas le moment de vous exercer au chapardage ou au vol à la tire, alors que ce qu'il nous fallait, c'était du feu et de la nourriture ! dit Bombur,


- Et c'est précisément ce que vous n'auriez pas obtenu de ces gens sans vous battre, de toute façon, dit Gandalf. Quoi qu'il en soit, vous êtes en train de perdre votre temps. Ne vous rendez-vous pas compte que les trolls doivent avoir une caverne ou un trou creusé d'ici pour se cacher du soleil ? Il faut y jeter un coup d'œil !


Ils cherchèrent alentour et ils ne tardèrent pas à découvrir les empreintes des souliers de pierre des trolls, qui partaient parmi les arbres. Ils suivirent la trace au flanc de la colline jusqu'à une grande porte de pierre dissimulée par des buissons, laquelle fermait une caverne. Mais ils ne purent l'ouvrir, même en poussant tous à la fois, tandis que Gandalf essayait de diverses incantations.


- Ceci servirait-il à quelque chose ? demanda Bilbo, quand ils commencèrent à être fatigués et mécontents. Je l'ai trouvé par terre à l'endroit où les trolls s'étaient battus.


Il tendait une clef assez grande, bien que William l'eût sans doute considérée comme très petite et secrète. Elle avait dû par chance tomber de sa poche avant sa transformation en pierre.


- Pourquoi diantre ne pas en avoir parlé plus tôt  ? s'écrièrent-ils.


Gandalf la saisit et l'engagea dans la serrure. La porte de pierre s'ouvrit alors sur une seule bonne poussée, et tous entrèrent. Le sol était jonché d'ossements et une odeur nauséabonde flottait dans l'air ; mais il y avait une bonne quantité de nourriture, pêle-mêle sur des étagères et par terre, au milieu d'un fouillis de butin de toutes sortes, allant de boutons de cuivre à des pots remplis de pièces d'or dans un coin. Il y avait aussi des quantités d'effets suspendus aux murs - trop petits pour des trolls, ce devait être ceux de victimes, je le crains - et parmi ceux-ci se voyaient plusieurs épées de façons, de formes et de dimensions variées. Deux attirèrent particulièrement leur regard, à cause des superbes fourreaux et des gardes enrichies de pierreries.


Gandalf et Thorïn en prirent chacun une ; et Bilbo prit un couteau à gaine de cuir. Ce couteau n'aurait fait qu'un tout petit canif pour un troll, mais il valait une courte épée pour un hobbit.


- On dirait de bonnes lames, dit le magicien, les tirant à demi et les regardant avec curiosité. Elles n'ont pas été forgées par un troll ni par un homme de cette région ou même de ce temps. Mais nous en saurons plus long quand nous aurons pu déchiffrer les runes qui y sont gravées.


- Sortons de cette horrible odeur ! dit Fili.


Ils emportèrent donc au-dehors les pots de pièces et la nourriture intacte qui leur parut bonne à consommer, ainsi qu'un tonneau de bière encore plein. A ce moment, ils se sentirent l'envie d'un petit déjeuner et, comme ils avaient très faim, ils ne dédaignèrent pas ce qu'ils avaient prélevé dans le garde-manger des trolls. Leurs propres provisions étaient maigres. Maintenant, ils avaient du pain et du fromage, de la bière en suffisance et du lard à faire griller dans la braise du feu.


Le repas terminé, ils dormirent un peu, car leur nuit avait été troublée ; et ils ne firent plus rien jusqu'à l'après-midi. Alors, ils amenèrent leurs poneys et emportèrent les pots d'or qu'ils enterrèrent en grand secret, non loin de la piste longeant la rivière, non sans les avoir protégés par de nombreux charmes, pour le cas où ils auraient quelque jour la chance de venir les récupérer. Cela fait, tous remontèrent les poneys, et ils repartirent au petit trot en direction de l'est.


- Où étiez-vous donc allé, si je puis me permettre de vous le demander ? dit Thorïn à Gandalf, tandis qu'ils poursuivaient leur chemin.


- Jeter un regard en avant, répondit-il.


- Et qu'est-ce qui vous a ramené juste à temps ?


- Un regard en arrière, dit-il.


- Bien sûr ! dit Thorïn ; mais pourriez-vous être un peu plus clair ?


- J'étais parti examiner la route. Elle deviendra bientôt dangereuse et difficile. Aussi étais-je anxieux de réapprovisionner notre petite réserve de vivres. Je n'étais pas allé bien loin, cependant, que je rencontrai une paire d'amis de Rivendell.


- Où est-ce ? demanda Bilbo.


- N'interrompez pas ! dit Gandalf. Avec de la chance, vous y arriverez dans quelques jours, maintenant, et vous découvrirez tout ce qu'il y a à savoir à ce sujet. Je disais donc que j'avais rencontré deux des gens d'Elrond. Ils se hâtaient, par crainte des trolls. Ce sont eux qui m'apprirent que trois de ces trolls étaient descendus de la montagne et s'étaient installés dans les bois non loin de la route. Après avoir fait fuir les gens de la région, ils guettaient les étrangers. J'eus aussitôt l'impression que ma présence était nécessaire. Regardant en arrière, je vis au loin un feu, et j'allai dans cette direction. Vous savez la suite. Mais je vous en prie, faites plus attention la prochaine fois, sans quoi nous n'arriverons jamais nulle part !


- Merci ! dit Thorïn.


3 COURTE PAUSE


Ils ne chantèrent ni ne racontèrent d'histoires, ce jour-là, malgré l'amélioration du temps ; non plus que le lendemain ni le surlendemain. Ils avaient commencé de sentir que le danger n'était pas loin, de part et d'autre de leur route. Ils campaient sous les étoiles et leurs chevaux avaient plus à manger qu'eux-mêmes car, s'il y avait abondance d'herbe, il n'y avait pas grand-chose dans leurs sacs, compte tenu même de ce qu'ils avaient pris aux trolls. Un matin, ils passèrent à gué en un endroit large et peu profond, tout écumant et rempli du bruit des cailloux. L'autre rive était escarpée et glissante. Quand ils parvinrent au sommet, menant leurs poneys, ils s'aperçurent que les hautes montagnes étaient descendues tout près d'eux. Le pied de la plus proche semblait n'être qu'à une petite journée de trajet. Elle avait un aspect sombre et lugubre, malgré des plaques de soleil sur ses flancs bruns, et derrière ses contreforts brillaient les cimes neigeuses.


- Est-ce là La Montagne ? demanda Bilbo d'une voix grave, la contemplant avec des yeux ronds.


Il n'avait jamais rien vu d'aussi grand.


- Bien sûr que non ! dit Balïn. Ce ne sont que les contreforts des Monts Brumeux, et il nous faut les franchir d'une façon ou d'une autre, par dessus ou par-dessous, pour arriver au Pays Sauvage qui est de l'autre côté. Et il y a encore assez loin, même de là, à la Montagne Solitaire dans l'Est, où Smaug couche sur notre trésor.


- Ah ! dit Bilbo.


Et juste à ce moment il se sentit plus las qu'il n'avait jamais été auparavant à son souvenir. Il pensait une fois de plus à son confortable fauteuil au coin du feu dans le petit salon préféré de son trou de hobbit, et au chant de la bouilloire. Ce ne serait pas la dernière fois !


Gandalf avait pris maintenant la tête de la troupe.


- Il ne faut pas manquer notre route, car nous serions fichus, dit-il. Nous avons besoin de nourriture, entre autres, et de repos dans une sécurité raisonnable - et aussi, il est très nécessaire d'aborder les Monts Brumeux par le bon sentier, sans quoi vous vous perdez et vous serez obligés de revenir au point de départ pour tout recommencer (si jamais vous revenez).


Ils lui demandèrent vers où il se dirigeait, et il répondit :


- Vous êtes arrivés au bord même du Désert, certains d'entre vous le savent peut-être. Cachée quelque part devant nous, se trouve la belle vallée de la Combe Fendue, où vit Elrond dans la Dernière Maison Simple à l'Ouest des Monts. J'ai envoyé un message par mes amis, et nous sommes attendus.


Cette nouvelle était agréable et réconfortante, mais ils n'étaient pas encore arrivés, et il n'était pas aussi commode qu'il paraît de trouver la Dernière Maison Simple à l'Ouest des Monts. Il semblait n'y avoir pas d'arbres, pas de vallées, pas de collines pour rompre la monotonie du pays qu'ils avaient devant eux : ce n'était qu'une vaste pente, montant lentement à la rencontre du pied de la montagne la plus voisine, un large espace couleur de brande et de rochers éboulés, avec des taches et des pans de vert herbeux ou moussu qui révélaient la présence possible d'eau.


La matinée passa, l'après-midi vint ; mais sur toute la lande silencieuse, il n'y avait aucun signe d'habitation. Ils devenaient inquiets, car ils voyaient à présent que la maison pouvait être cachée à peu près n'importe où, entre eux et les montagnes. Ils tombaient sur des vallées inattendues, étroites et escarpées, qui s'ouvraient subitement à leurs pieds, et ils contemplaient d'en haut, surpris de voir sous eux des arbres et de l'eau courante au fond. Il y avait des petites crevasses qu'ils pouvaient presque franchir d'un bond, mais qui étaient très profondes et contenaient des cascades. Il y avait des ravins sombres que l'on ne pouvait ni sauter ni escalader. Il y avait des fondrières, dont certaines offraient une vue agréable avec leur verdure parsemée de fleurs hautes et vives ; mais un poney qui aurait marché là, un chargement sur le dos, n'en serait jamais ressorti.


La région qui s'étendait du gué à la montagne était, certes, beaucoup plus étendue qu'on ne l'aurait cru. Bilbo en était plongé dans l'étonnement. L'unique sentier était marqué de pierres blanches, dont certaines petites et d'autres à demi recouvertes de mousse ou de bruyère. C'était une tâche très lente que de suivre la piste, même sous la conduite de Gandalf qui semblait connaître assez bien son chemin.


Sa tête et sa barbe oscillaient d'un côté et de l'autre, tandis qu'il cherchait les pierres, et tous le suivaient ; mais il semblait qu'on n'eût guère approché de la fin de la quête lorsque le jour commença de manquer. Le moment du thé était depuis longtemps passé, et il apparaissait que celui du souper ne tarderait pas à faire de même. Des phalènes voletaient de-ci de-là, et la lumière devint très faible, la lune n'étant pas encore levée. Le poney de Bilbo commença à buter sur les racines et les pierres. On arriva si brusquement au bord d'une brutale dénivellation que le cheval de Gandalf faillit dévaler la pente.


- Nous y voici enfin ! cria-t-il.


Et tous de s'assembler autour de lui et de regarder par-dessus l'arête. Loin en dessous d'eux, ils virent une vallée. Ils pouvaient entendre la voix d'une eau qui, dans le fond, coulait en un rapide courant sur un lit rocheux ; un parfum d'arbres imprégnait l'air ; et il y avait une lumière de l'autre côté de l'eau en aval.


Bilbo ne devait jamais oublier la façon dont ils glissèrent et dégringolèrent dans le crépuscule, le long du sentier en zigzag, jusque dans la secrète vallée de la Combe Fendue. L'air se réchauffait au fur et à mesure de la descente, et l'odeur des pins assoupissait le hobbit, de sorte qu'à tout moment il branlait la tête et manquait tomber, ou bien il heurtait du nez l'encolure de son poney. Leur entrain se réveilla à mesure qu'ils descendaient. Les arbres devenaient des hêtres et des chênes, et une agréable sensation s'élevait du crépuscule. La dernière teinte verte s'était presque effacée de l'herbe quand ils finirent par arriver à une percée, située peu au-dessus des bords de la, rivière.


- Hum ! ça sent l'elfe ! pensa Bilbo.


Et il leva les yeux vers les étoiles. Elles luisaient d'un éclat vif et bleuté. Juste à ce moment, éclata dans les arbres un chant, semblable à un rire :


Ah ! que faites-vous
Et où allez-vous
Vos poneys ont besoin d'être ferrés !
La rivière coule,
Ah, tra la la lally,
Ici dans la vallée ;

Ah ! que cherchez-vous
Et où allez-vous ?
Les fagots fument,
Les pains cuisent !
Ah ! tril-lil-lil-lolly,
La vallée est joyeuse,
Ha ! ha !

Ah ! où allez-vous
Avec vos barbes dodelinantes,
On ne sait pas, on ne sait pas
Ce qui amène Mister Baggins
Et Balïn et Dwalïn
Dans le fond de la vallée
En juin,
Ha ! ha !

Ah ! resterez-vous,
Où volerez-vous ?
Vos poneys s'égarent !
Le jour est mourant !
Voler serait folie,
Rester serait joyeux
Pour écouter et entendre
Jusqu'à la fin de la nuit
Notre air,
Ha ! ha !

Ainsi, riaient-ils et chantaient-ils dans les arbres ; et sans doute, trouvez-vous cela une assez belle ineptie. Ils s'en moqueraient d'ailleurs ; ils se contenteraient de rire d'autant plus si vous le leur disiez. C'était des elfes, naturellement. Bientôt, comme l'obscurité se faisait plus épaisse, Bilbo les entrevit. Il adorait les elfes, bien qu'il n 'en rencontrât qu'assez rarement ; mais il en avait aussi un peu peur. Les nains ne s'entendent pas trop bien avec eux. Même des nains assez braves comme Thorïn et ses amis les trouvent sots (idée elle-même très sotte), ou bien sont ennuyés de leur compagnie. Car certains elfes les taquinent et se moquent d'eux, surtout de leur barbe.


- Regardez donc, ma foi ! dit une voix. Bilbo le hobbit à dos de poney, mon cher ! N'est-ce pas ravissant ?


- Tout à fait étonnamment merveilleux !


Ils se lancèrent alors dans une autre chanson, aussi ridicule que celle que j'ai transcrite en entier. Finalement, l'un d'eux, un garçon de haute taille, sortit des arbres et vint saluer Gandalf et Thorïn.


- Soyez les bienvenus dans la vallée ! dit-il.


- Merci ! répondit Thorïn d'un ton un peu bourru.


Mais Gandalf avait déjà mis pied à terre, et il se trouvait au milieu des elfes, avec lesquels il s'entretenait gaiement.


- Vous êtes un peu hors de votre chemin, dit l'elfe ; c'est-à-dire, si vous vous dirigez vers le seul sentier qui traverse la rivière et vers la maison qui est au delà. Nous vous remettrons dans la bonne voie, mais vous feriez mieux d'aller à pied jusqu'après le pont. Voulez-vous rester un peu et chanter avec nous, ou préférez-vous pour suivre tout de suite votre route ? Le souper se prépare là-bas, dit-il. Je sens les feux de bois pour la cuisson.


Fatigué, Bilbo aurait bien aimé rester un moment. Le chant des elfes est une chose à ne pas manquer, en juin, sous les étoiles, pour peu que l'on s'intéresse à ce genre de chose. Et puis, il aurait bien aimé avoir une petite conversation personnelle avec ces gens qui semblaient connaître ses noms et tout ce qui le concernait, quoiqu'il ne les eût jamais vus. Il pensait que leur opinion sur son aventure pourrait être intéressante. Les elfes en savent long et sont merveilleux pour tout ce qui est nouvelles ; ils savent ce qui se passe parmi les gens du pays aussi vite que la rivière court, ou même plus vite.


Mais les nains étaient tous partisans de dîner le plus vite possible et ils ne voulurent pas rester. Ils partirent donc, menant leurs poneys par la bride jusqu'à ce qu'on les eût amenés à un bon sentier, et ainsi, en fin de compte, jusqu'au bord même de la rivière. Elle coulait rapide et bruyante, comme font les rivières de montagne les soirs d'été, quand le soleil a donné toute la journée sur la neige bien loin au-dessus. Il n'y avait qu'un étroit pont de pierre sans parapet, un pont tout juste suffisant pour le passage d'un poney, et c'est là qu'ils durent traverser un à un avec une prudente lenteur, chacun conduisant sa monture par la bride. Les elfes avaient apporté sur la rive de brillantes lanternes, et ils chantèrent une joyeuse chanson pendant que le groupe effectuait cette traversée.


-  Ne trempez pas votre barbe dans l'écume, petit père ! crièrent-ils à Thorïn, courbé presque à quatre pattes. Elle est assez longue sans qu'il soit nécessaire de l'arroser.


- Faites attention à ce que Bilbo ne mange pas tous les gâteaux ! clamèrent-ils. Il est trop gros pour passer encore par les trous de serrure !


- Chut ! chut ! bonnes gens ! et bonsoir ! dit Gandalf, qui fermait la marche. Les vallées ont des oreilles, et certains elfes ont des langues par trop joyeuses. Bonsoir !


Et ainsi, ils arrivèrent enfin tous à la Dernière Maison Simple, dont ils trouvèrent les portes grandes ouvertes.


Tout étrange que cela peut paraître, les choses bonnes à avoir et les jours bons à passer sont tôt racontés et n'offrent pas grand intérêt ; tandis que les choses inconfortablement palpitantes, de nature même à donner le frisson, peuvent faire une bonne histoire et, en tout cas, appellent une longue narration. Nos amis demeurèrent long temps, une quinzaine au moins, dans cette hospitalière maison et ils eurent peine à la quitter. Bilbo serait volontiers resté à jamais - même en supposant qu'un simple vœu eût pu le ra mener sans aucune difficulté dans son trou de hobbit. Et pourtant, il n'y a pas grand-chose à dire de leur séjour.


Le maître de la maison était un ami des elfes - un de ces personnages dont les ancêtres figuraient dans les histoires d'avant le commencement de l'Histoire, les guerres entre les mauvais gobelins, les elfes et les premiers hommes du Nord. Au temps où se passe notre récit, il existait encore des gens qui avaient en même temps pour ancêtres des elfes et des héros du Nord, et Elrond, le maître de la maison, était leur chef.


Il avait le visage aussi noble et beau qu'un seigneur elfe, la force d'un guerrier, la sagesse d'un mage ; il était aussi vénérable qu'un roi des nains, aussi bon que l'été. Il figure dans bien des contes, mais son rôle dans le récit de la grande aventure de Bilbo est mince, quoique important, comme vous le verrez si jamais nous arrivons jusqu'à sa conclusion. Sa maison était parfaite, que l'on aimât la nourriture, le sommeil, le travail, la narration d'histoires, le chant, ou que l'on préférât simplement rester assis à penser, ou encore un agréable mélange de tout cela. Les choses mauvaises ne pénétraient pas dans cette vallée.


Je voudrais avoir le temps de vous raconter quelques-unes des histoires ou de vous chanter une ou deux des chansons qu'ils entendirent dans cette maison. Tous, et les poneys aussi, se refirent et prirent une nouvelle vigueur en quelques jours passés là. Leurs vêtements furent réparés, ainsi que leurs contusions, leur humeur et leurs espoirs. Leurs sacs furent remplis de provisions et de vivres, légers à porter, mais assez nourrissants pour les mener jusqu'à l'autre côté des cols. Les meilleurs conseils améliorèrent leurs plans. Ainsi arriva la veille du solstice d'été, et ils devaient partir au premier soleil matinal.


Elrond savait tout des runes de toute sorte. Ce jour-là, il examina les épées, qu'ils avaient emportées du repaire des trolls, et il dit :


- Elles n'ont pas été fabriquées par les trolls. Ce sont des épées anciennes, très anciennes, des Hauts Elfes de l'Ouest, ma famille. Elles furent forgées à Gondolïn pour les Guerres des Gobelins. Elles doivent venir d'un trésor de dragon ou d'un butin de gobelin, car cette ville fut détruite il y a des siècles par les dragons et les gobelins. Cette épée, Thorïn, les runes la nomment Orcrist, le fendoir à gobelins dans l'ancienne langue de Gondolïn ; c'était une lame fameuse. Ceci, Gandalf, était Glamdrin, le marteau à ennemis que portait jadis le roi de Gondolïn. Gardez-les bien !


- Comment sont-elles venues entre les mains des trolls, je me demande ? dit Thorïn, examinant son &eacut